De la terre à la mater

Après avoir passé le mois de septembre en Argentine, nous sommes arrivés à Paris où nous vivons maintenant. En attendant de voir ce que deviendra ce blog, je ressors de mes brouillons un texte qui était destiné aux Deux pieds sur terre.

Je vous avais laissés aux portes de Pittsburgh, en Pennsylvanie. J’avais laissé entendre que ce qui s’y était passé avait été inouï, unbelievable ! J’avais créé un tel suspense que certains m’avaient écrit pour me supplier de lever le voile : « Mais raconte ! Que s’est-il passé à Pittsburgh ? On veut savoir ! » Mais aujourd’hui, j’ai changé d’avis et je ne raconterai pas Pittsburgh.

Non, attendez… Laissez-moi seulement vous écrire que c’est à Pittsburgh que nous avons fait la connaissance de Mike, un grand gourmand aux cheveux longs et ventre rond, fabriqueur de guitares et joueur de guitare (qui joue… sur sa guitare), cycliste, militant écolo, protecteur de droits divers, rêveur, promeneur, liseur, protecteur d’abeilles, vigneron aussi parfois, faiseur de poubelles, cuisinier pour les pauvres, jardinier pro du compost et enfin, voleur de vélos abandonnés et réparateur de vélos abandonnés. Robin Hood.

Face à Mike, Andrés et moi étions en admiration. Pour une fois, ce n’était pas notre voyage le sujet qui revenait toujours. Mais plus important, Mike et Mo nous montraient qu’habiter et rester au même endroit, ça permet de s’engager, par exemple dans des mouvements d’entre aide, de mener des projets locaux qui nécessitent du temps, de gagner la confiance de ceux qui n’ont pas l’habitude de la donner… Ils nous ont donné envie d’habiter quelque part.

Mike et Mo partagent avec cinq maisons voisines un vaste jardin potager, un verger, des bacs de compost, un poulailler et deux-trois poules, et un gigantesque réservoir d’eau de pluie. On recycle, on échange, on ne gaspille rien. Leur mode de vie contraste fortement avec celui de beaucoup d’Américains (et pas seulement). Mike et Mo nous ont fait connaître John, un pasteur à la main verte qui a mis sur pied Garfield community garden  – qui m’a beaucoup plu parce que ce jardin était un bazar comme au jour de la Création ! D’autres appellent cela de la permaculture. Et quand j’ai demandé à John s’il connaissait un lieu semblable – parce que je rêve en permanence de dormir dans un bazar de fleurs et d’arbres – il m’a parlé de Cornelius.

Puis nous avons traversé les Appalaches, qui sont des montagnes pas très hautes, et ainsi, nous sommes arrivés à Harrisonburg munis d’un nom, d’une adresse, et de dix jours devant nous. Cornelius nous a ouvert les portes de Vine and Fig, une grande maison qui accueille des personnes ayant besoin de remettre de l’ordre dans leur vie. La maison est entourée d’un impressionnant jardin permacole. Nous allons donc passer plus d’une semaine, les pieds sur terre et les mains dans la terre, à semer, dépoter et repoter, à tailler et élaguer, à utiliser le compost et le popo des lapins et des poules comme engrais, à arroser et ramasser les haricots verts et cueillir des pêches.

Vine and Vig est inséré dans une communauté mennonite à côté de qui et avec qui nous vivons. Les mennonites sont des anabaptistes, comme les amishs et les quakers. Ils essayent de vivre le plus simplement possible pour se concentrer sur l’immatériel, entre autres en réduisent le nombre et l’utilisation des appareils électroniques et technologiques. Ils ont des téléphones portables mais ce ne sont pas des smartphones, ils ont des voitures (et non des carrioles comme les amishs) mais elles ont 20 ans et sont toutes cabossées. Les couples essayent de travailler à mi-temps pour passer plus de temps avec leurs enfants – eux ne cherchent pas à accumuler des espèces sonnantes et trébuchantes. Les maisons sont divisées en appartements, on partage le lave-linge et l’aspirateur. Chacune est entourée d’un potager, on mange les fruits du jardin. Les enfants jouent dehors (ce qui est devenu rare aux États-Unis) avec les enfants voisins, qui sont mexicains, congolais, irakiens… Parce qu’à Harrisonburg, il y a une usine (et abattoir) de poulets. C’est là que les immigrés trouvent du travail, qu’ils quittent dès qu’ils le peuvent, pour un autre, même plus loin, même moins payé, parce que le travail dans ce « poultry plant », c’est trop loin de l’American dream.

Et nous, nous aimons vivre dans ce quartier, avec des enfants qui jouent dehors et des parents qui se parlent quand ils se croisent dans la rue. Encore une fois, ça me donne envie d’avoir des voisins. J’aime revoir plusieurs jours de suite les mêmes personnes. Nous sommes invités à déjeuner et à dîner et aimerions rendre ces invitations… Mais nous n’avons pas de cuisine, alors comment faire ? Nous passons plusieurs heures par jour dans le vaste potager, heures de papotte avec d’autres qui, comme nous, sont venus rebrousser leurs manches pour gagner leur ration de soupe. Je retrouve le plaisir de faire quelque chose avec quelqu’un. On n’est pas autour d’une table à se regarder dans les yeux. On est accroupis, les doigts noirs de terre, on fait des petits trous dans lesquels on dépose quelques graines, qui deviendront dans quelques mois ou semaines des haricots ou des courges. Les graines que je plante auront des racines.

Parmi les habitants qui m’ont touchée, il y a Daniel, qui est trop content de parler français. Il est arrivé d’un camp de Tanzanie il y a 10 mois avec sa femme et leurs 6 enfants. Originaires de la RDC voisine, ils ont passé les 7 dernières années de leur vie dans des camps où sont nés 5 de leurs enfants. Vine and Fig leur loue une maison, le loyer n’est pas élevé, un potager s’étale le long des murs, c’est pour eux. « Mais ici c’est dur ! Ici, c’est la course sans arrêt. On n’a pas le temps de regarder la vie, de parler avec sa femme. Il faut courir toujours. Dans les camps, oui la vie est dure. Il n’y a pas d’eau. Pas beaucoup de nourriture. Pourtant, on peut parler avec les amis, réfléchir et voir ses enfants grandir. Je voudrais aller en France. J’aime le français. L’anglais, ce n’est pas possible, je n’y arrive pas. » Daniel travaille de nuit dans l’usine. Il est épuisé, inquiet, mais il sourit devant moi. Il est si content de parler français ! « Le français ! La République démocratique du Congo ! » hurle-t-il les bras en l’air !

Il y a aussi Glenda, du Salvador. Elle a sans doute croisé Daniel dans l’usine de poulets… Mais elle n’y est restée que deux mois, à tordre et attacher les cous des poulets avant de rendre ses gants. Elle nous raconte que la pause déjeuner, d’une demie-heure, était le seul moment où elle pouvait aller aux toilettes et qu’il n’y avait que quelques micro-ondes pour tout le service et que parfois elle n’arrivait pas à faire réchauffer son plat congelé avant la reprise. Sa tâche consistait à sortir les poulets d’un bac à moins 25°C, leur tordre le cou et faire un petit nœud, et au suivant ! Sa main gauche, engourdie par le froid et par le poids des poulets, s’est mise à gonfler. Un jour, Glenda est allée à l’infirmerie, et l’infirmière lui a mis une crème et lui a dit de s’acheter une bande chez Walmart ! (Et de retourner à son poste sans perdre plus de temps)

Je repense à ce séjour à Harrisonburg parce que c’est là que finit le voyage. Mike, Cornelius, Daniel, Glenda et les autres sont les dernières pièces de notre immortelle mosaïque de visages. Peu de temps après les avoir quittés, nous avons su que la vie nous avait pris par la main pour nous emmener vers une autre aventure, celle de la famille. Andrés et moi allons être parents, main dans la main – pour cela il faut lâcher le guidon.

Sceaux, le 5 novembre 2017

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Le bras tatoué : « I love you Mom »

Je les aime ces têtes rasées ou barbues, ces corps ronds ou frêles, ces bras chevelus ou tout blancs, mais tatoués toujours. On en a vus, des bad boys. Ils nous attirent parce que leurs tatouages indéchiffrables sont des messages d’amour à leurs enfants, leur tête rasée est une promesse faite à leur mère, leur gros ventre témoigne d’un penchant pour le chocolat, leurs godasses ont fait la guerre, parce qu’ils ont offert leur dernière paire à des copains qui en avaient besoin et quand ils ont les yeux bleu, ils me rappellent ceux de mon père.

Dew, Joey et Cain

Joey, Dew et Cain dans un restaurant à Liberty, Indiana

Trois mecs sont garés sur le bord d’une route à l’est de l’Indiana, les bras en l’air pour que nous ne manquions pas de nous arrêter à leur côté. Ils ont l’air de ne pas avoir dormi depuis une semaine, l’un est pied-nus, l’autre tient une bière dans la main et une autre dans la poche, le troisième, c’est bien simple : nous ne voyons pas son visage. Ils nous ont dépassés en voiture, ont vu nos poids-lourds et se sont dit que ce serait marrant de… Plus tard, ils nous diront qu’ils ont d’abord été timides, qu’ils n’osaient pas nous arrêter mais qu’ils se le sont proposés comme un défi. Timides, eux ? Je ne peux pas le croire !

Et voilà, ils nous détaillent de haut en bas, nous interrogent, éclatant de rire, hurlant presque, se tapant sur la cuisse… Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, mais je commence à me détendre. Allons au resto ! Avant d’entrer, Dew freine sec : « Ici, les gens jugent sur l’apparence. Je te promets que quand nous allons entrer dans le resto, tout le monde va nous regarder et nous faire sentir qu’il vaudrait mieux que nous partions. » Mais les serveuses ont l’air autrement disposées.

À table, c’est à leur tour de parler.

  • Il y a une dizaine d’années, Dew n’était pas très en forme… Il passe assez vite sur les détails, le fait est qu’il a remonté la pente et fait maintenant de la prévention suicide. Il donne des speechs dans des collèges et lycées, fait du coaching individuel et de la communication pour que ce que les maux des adolescents ne les privent pas de connaître la beauté que la vie réserve à ceux qui l’ont.

  • Joey se passionne pour les espèces animales en voix de disparition. La mort du dernier rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest en 2011) lui a fendu le cœur. Il m’assure qu’il a pleuré. Pour le moment, il est Marine, encore quelques mois et il aura droit de faire de la zoologie dans une université pour ensuite changer le monde – c’est lui qui l’a dit, le plus sérieusement du mode et j’aime le prendre au sérieux.

  • Et Cain, lui, c’est rien de moins qu’un accident de voiture qu’il raconte, les yeux agrippés aux miens. Il avait 16 ans. Son cœur s’est arrêté, les médecins ont annoncé sa mort à ses parents, mais il s’est avéré qu’ils se sont trompés. Dew a plongé dans le coma et il y est resté plusieurs interminables semaines. Quand il en est sorti, les nouvelles ne furent pas gaies : on lui prédisait un avenir paralysé. Mais Cain s’est remis à parler, à entendre, à marcher, à réfléchir, à vivre, et chaque matin, à la seconde où il prend conscience qu’il respire, il sourit, garde les yeux fermés, et sourit.

Les trois potes nous racontent leur soirée de la veille, complètement disjonctée, et en passant ils nous enseignent quelques mots d’argot pour décrire le carnage… Je guette les voisins de table, les serveuses : va-t-on nous demander poliment de sortir ? Je vois au contraire, soulagée, que l’on continue de remplir les tasses de café et que Dew, Cain et Joey continuent de rire et de dévorer leur petit-déjeuner et de vider leurs tasses, encore et encore, en faisant des sourires aux serveuses qu’elles leur rendent avec coquetterie.

Stan

Dans un petit village au milieu des Appalaches, Andrés et moi venons de faire notre lit dans un garage. Le pasteur de la Church of Christ a sorti sa voiture et à la place nous avons étendu nos matelas. Nous venons de dîner.

Allons au bar.

Une affiche sur la porte prévient que le lieu est fumeur, et je crains de rentrer dans un aquarium, mais il n’en est rien : la salle est presque vide ! Nous observons le barman, qui ne tient pas en place. Il s’ennuie à mourir. Il cherche quelque diversion à la TV – pas longtemps, parce que nous avons entrepris de le faire parler ! Il nous parle de son enfance, sur trois continents, de ses anénes dans l’armée. Il nous montre ses blessures et son bras plus court que l’autre. Il nous offre des verres que je ne me sens pas de refuser. Il fait le dur. Il est dur. Juste avant la fermeture, nous quittons le bar, après avoir confirmé à Stan que nous viendrons bien le lendemain. Parce que Stan, sous son air de gros dur, nous a invités à prendre une douche et le petit-déjeuner chez lui.

Nous y sommes. Chez lui. Chez Stan. Pas très à l’aise. Il a trois énormes chiens qui portent des colliers connectés à un boîtier qui commande des chocs électriques. Les chiens viennent nous sentir et nous lécher et pour qu’ils ne nous mordent pas, Stan a le doigt sur la gâchette. Ça me fait peur et j’ai peur d’avoir peur parce que je sais que les chiens sentent tout et si j’ai peur ils vont…

Stan est speed. Il nous sert un petit-déjeuner, nous dit d’être à l’aise, nous propose du thé, du café. Mais nous n’arrivons pas à nous détendre. Il y a quelque chose de bizarre. Nous essayons de le comprendre mieux. La meilleure façon de ne pas avoir peur, c’est de se connaître. Mais ce qu’il nous dit, c’est qu’il n’aime pas les gens, qu’il ne se fait pas de copains dans cette ville où il vient d’arriver, que les gens sont froids et sur la réserve, qu’il n’y a pas de solidarité, c’est du chacun-pour-soi. Il nous dit froidement que quand il est derrière le bar, il porte un masque pour avoir l’air sympathique, mais dans la vrai vie, il n’est pas sympa, c’est un jerk. Quand il dit ça, je suis seule avec lui, Andrés est sous sa douche. Stan va chercher des fruits, des tonnes, nous dit d’en profiter – c’est trop bon – et d’emporter tout ce qu’on n’aura pas mangé. Quand je pars sous la douche, il me demande si nous aimons la quinoa : il va en faire, que nous pourrons emporter dans nos tupper, et il y a trois paquets au choix, il en met un sur le feu et glisse les deux autres dans le sac de petites choses qu’il veut que nous emportions.

Finalement, nous parlons de son boulot : Love First, Inc. Il est président de cette asso qui offre du soutien matériel et affectif aux enfants et jeunes. Il nous dit qu’il faudrait planter des légumes en plus de fleurs, il faudrait que les énergies vertes soient gratuites (dans certains États américains, il est interdit de recueillir l’eau de pluie), que son rêve est de voir les pommiers et les noyers envahissent les cours des écoles. Il nous dit d’aimer la vie, de respecter la vie, dans sa plus petite forme. Il parle de tout ça, Stan le dur. Silence. Andrés lâche enfin : « Je vote pour toi ! » Rire.

L’inconnu sous le porche

Dernier personnage de cette série : pourquoi ne pas lire ce qu’a dit Andrés sur cet homme:

Comme souvent au cours de ce voyage, nous avons rencontré l’homme sous le porche parce que nous recherchions un endroit pour dormir. Nous pourrions avoir campé près de la rivière : c’était permis, gratuit et convenable. Mais le problème était que le train, sur la rive opposée, passait à chaque heure, y compris celles de la nuit. Nous avions déjà souffert au cours des nuits précédentes du long bruit métallique accompagné, comme si cela ne suffisait pas, d’un sifflement en rien pas discret.

« Pas ce soir », avions-nous décidé en raison du sommeil nécessaire, et nous avions quitté la route qui longeait la rivière, elle-même à côté de la voie ferrée, pour entrer dans Liberty. Nous nous y sommes enfoncés jusqu’à être certains que nous n’entendrions pas le bruit du train, et puis nous avons choisi, au hasard, une porte à laquelle frapper.

Quand il est apparu, j’ai pris peur. L’idée était de demander si nous pouvions planter la tente dans le jardin, mais j’ai pensé un moment utiliser la stratégie d’évasion bien utile dans des situations qui n’inspirent pas confiance. Cette stratégie, pour ne pas l’appeler mensonge, consiste à remplacer à la volée l’intention première par une demande tout à fait autre : « Ah bonjour, excusez-moi de vous déranger. Pourrions-nous utiliser le robinet extérieur pour remplir nos bouteilles d’eau ? »

Je sais : une honte. On ne juge pas une personne sur son apparence… Ça ne se fait pas.
Ce type, comme vous pouvez le voir, avait l’air d’un dur. Mais c’était un amour.

Comment ai-je pris la photo ?

Deux clés : la sympathie avec le personnage et la symétrie. Sincèrement, je ne pensais pas qu’il accepterait. De toute évidence, son aspect n’était pas le plus adéquat pour un portrait, mais heureusement, il n’avait pas honte. Par ailleurs, la composition est simple. Ici, j’ai choisi une composition symétrique : notre ami se tient donc au centre, encadré par le porche, les escaliers et les fenêtres de chaque côté. Quant à l’éclairage artificiel au dessus de sa tête, je n’y suis pour rien. La lampe était déjà allumée ; elle apporte sans aucun doute un petit plus.

Détails techniques :

Appareil photo : Canon 700D
Objectif : Sigma 17-50 mm F / 2,8 DC OS HSM
ISO : 200
Vitesse : 1/50
Ouverture : 8,0
Éclairage : Environnement naturel et artificiel.
Edition : Lightroom. Modification des valeurs de base telles que l’exposition et le contraste.

Source : Andresfluxa.com

19 juillet 2017
Chevy Chase, Maryland

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Midwest

Champs de maïs jusqu’au fond de l’écran, des restaurants, maisons et personnages à la Hopper, le Missouri bordé de mangroves, des feedlots et de moustiques : où sommes-nous ? Où vous emmené-je ? L’est du Colorado, le Kansas, le Missouri, le sud de l’Illinois, l’Indiana puis l’Ohio : c’est notre Midwest, souvent considéré comme une parenthèse entre les incontournables et grandioses Montagnes Rocheuses et le chapelet de grandes villes de la côte est. Nous n’y sommes plus. Sur le moment, je n’en ai rien dit, je n’ai pas écrit, j’ai aimé la traversée sans donner de compte. Mais maintenant, avec les souvenirs qui surgissent…

Je n’ai pas beaucoup entendu : « C’est comment le Kansas ? » Parce qu’il est connu pour ses plats, ses vastes ranchs et ses agriculteurs armés jusqu’aux dents, on ne s’en fait pas une autre image. Certes, les routes sont tracées à la règle, mais le plan est rigolo : c’est un quadrillage. Oui, pour le cycliste, c’est lassant, mais c’est le moment d’écouter – enfin ! – tous ces podcasts téléchargés au cour des derniers mois et jamais écoutés parce que jusqu’à là, vous étiez trop occupés à regarder le paysage. L’autre option est de s’échapper dans des rêveries. Le long de ces routes, il y a des champs infinis – très beaux le matin et le soir, et des feedlots qui ne me font pas regretter la viande que je ne mange plus. En fonction du vent, on les sent avant de les voir, c’est une puanteur plus poignante que les porcheries d’Espagne (dont j’ai parlé ici). Les bêtes sont regroupées dans des enclos en fonction de leur taille et poids, et bon, leur dortoir n’est pas bien grand. Dans tous les sens du terme, ça fait mal au cœur. Un jour, nous avons rencontré des cow-boys qui nous ont montré leur ranch où ils élèvent des bovins. J’allais leur sauter au cou en voyant les animaux s’épanouir en liberté dans les vastes prairies, j’allais les féliciter pour leur résistance à la cruelle industrie de la viande… Avant d’apprendre qu’ils ne s’occupent que de reproduction et que dès que les veaux sont assez grands, ils gagnent le feedlot.

Les routes du Midwest nous mènent à des villages bien peu peuplés. Nous avons hâte d’arriver parceque nous savons d’avance que nous y serons bien. Ils sont silencieux, peu agités, peu peuplés. C’est le calme, la paix, la tranquilité. Les habitants n’ont pas la clé de leur maison, la confiance règne. Il y a peu de commerces (ce qui n’aide pas à maintenir la population) et plus de personnes dehors qu’ailleurs (nous sommes surpris, en général, de trouver si peu de monde, si peu d’enfants dehors. J’espère, sans doute en vain, qu’ils ne sont pas devant un écran toute la journée…) Un bon exemple est Marquette, KS. La Poste est ouverte, ainsi que la piscine et le musée de la moto, il y a aussi un bar et une bibliothèque. Andrés, qui y a passé un bon moment, reçoit toujours des emails de la bibliothécaire de 84 ans ! Dans un autre, un beau dimanche, c’était la fête aux vielles voitures et aux tartes. Nous avons mangé une apple and strawberry pie à nous deux que je n’oublierai jamais à cause du mal de ventre qu’elle m’a collé ! La kermesse était très joyeuse, très familiale, très glacière, assiettes en carton, canettes de rootbeer et tupperwares de coleslaw. Stand de barbe-à-papa, stand de hot-dog, stand de hamburgers-frittes, stand de pop-corn qui vend des sachets plus longs qu’un fémur. Une famille nous a pris sous son aile, et en deux minutes nous étions invités aux quatre coins du pays. Sur les petites routes du Midwest, nous nous sentons bienvenus.  

Dans le Missouri, nous roulons sur une piste cyclable : c’est le Katy trail. Comme nous l’aimons et que nous ne sommes pas pressés, nous nous proposons un maximum de 50 km par jour. Andrés veille à ne pas dépasser la limite qui nous laisse du temps pour nous arrêter au moindre motif. Andrés et moi nous sommes mis au yoga. J’ai photographié les pages d’un livre indiquant des postures et je coach Andrés qui y prend goût. A l’ombre de platanes, nos tapis déroulés sur l’herbe, nous respirons profondément et dérouillons nos corps trop habitués à la position du cycliste. Parfois, quand nous sommes chez des gens, après avoir appris que madame fait des ménages ou que monsieur travaille à l’usine, je leur demande s’ils ont mal au dos, et comme c’est souvent le cas, hop, je me mets à quatre pattes et leur montre un exercice qui pourrait leur faire du bien. Cinq minutes plus tard, après les avoir convaincu de l’importance des étirements et autres mouvements (la respiration !), nous sommes tous par terre à faire la fameuse  » cat and cow « .

Plus nous avançons, moins nous avançons vite. Premièrement parce que rien ne nous presse à la vitesse. Nous avons des visas de 6 mois et nous comptons bien en profiter jusqu’au bout. Puis, nous sommes bien, ici (c’est-à-dire l’ici et maintenant de chaque instant). Nous sommes généralement de bonne humeur et en forme. Quant aux Américains, nous les côtoyons de près puisque tous les soirs, nous frappons à une porte au hasard pour demander la permission de dormir dans le jardin de derrière. Certains disent « oui, oui, c’est bon » et referment immédiatement leur porte et click, loquet, s’enferment chez eux. Comme nous savons que nous ne les verrons pas une seconde de plus, nous faisons demi-tour en quête d’une autre maison. Ceux, au contraire, qui s’aventurent hors de chez eux, étudient nos vélos et nous emmènent dans le dit backyard passeront certainement une bonne soirée. En effet, nous sommes ravis de raconter la Turquie et l’Iran, la Chine et le Japon, de parler d’argent (ça intéresse beaucoup), de montrer des photos, de prendre des photos qui seront ensuite passées de memory à memory : seulement et uniquement si nous sentons que nos hôtes en ont envie. Le cas échéant, nous encourageons monsieur à nous montrer les trésors cachés dans le garage et nous demandons à madame qui sont ces personnes sur les photos du frigo – parce que ça y est, nous sommes admis à l’intérieur, l’antre sacré ! Andrés ne quitte pas son appareil photo et moi je n’ai aucune arrière pensée d’exploitation puisque je n’écris plus pour le blog ! (En revanche, je note tout dans mon carnet)

Un soir, dans un village tout en pentes, nous avions planté notre tente sur une surface plate, un petit carré de basket. Le panier n’était plus, mais le béton était resté. C’était chez le voisin, absent quelques jours, mais Vinnie nous avait donné feu vert : le propriétaire du terrain, un sportif lui-même, comprendrait et accepterait notre présence. Donc bonne soirée avec Vinnie, dîner chez d’autres voisins (un dîner de sandwichs debout dans la cuisine) et puis à 22h30, nous sommes au lit, quand soudain nous entendons des cris : « Qu’est ce que vous foutez là ! Vous êtes qui ? Qui vous a permis ?! Pour qui vous prenez-vous de squatter chez les gens comme ça !? » Oups aïe aïe aïe. Je sors ma tête, suis aveuglée par une lampe torche mais j’explique la situation. Et comme le type ne veut pas comprendre et que sa femme derrière lui dit : « Vous pourriez être des assassins et me poignarder dans mon sommeil », Andrés va chercher Vinnie. Mais Vinnie est saoul et la situation l’énerve et le voisin dit attention, moi j’ai des armes chez moi, et Vinnie dit : ben moi aussi, figure toi ! Et l’autre : ah ouais, et bien vas-y, montr’-les ! Les femmes poussent des cris, et là-dessus le propriétaire du terrain sur lequel nous sommes installés arrive, vient nous voir et nous dit d’emblée : « Vous pouvez rester, vous avez raison de vous êtes installés là parce que dans ce village, il n’y a que des pentes. Je ne sais pas ce qui lui a pris, mais ne vous inquiétez pas, dormez tranquillement. » Ce que nous ferons. C’est la seule histoire de ce genre que nous ayons à raconter en deux ans.  

Nous traversons ainsi l’Illinois, l’Indiana et l’Ohio selon la même routine, des rencontres bonnes et rarement moins bonnes, des températures qui augmentent à faire peur, des longues pauses à l’ombre, beaucoup de yoga, de bonnes lectures (je suis dans ma periode romans, avec entre autres Purple Hibiscus, de la Nigériane Ngozi Adichie que je recommande) peu d’ordinateur, beaucoup de yoga, des villages où la bibliothèque est ouverte, et d’ailleurs on hésite à la voir comme le premier signe d’une renaissance ou comme la dernière résistante avant la fermeture de tout commerce et lieu public.

Et un beau jour, nous arrivons à Pittsburgh, et ça c’est une belle histoire que je raconterai un autre jour.

Washington DC

13 juillet 2017

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AndresFluxa.com : Le voyage en photos

Quelque part entre les Rocheuses et le Mississippi, Andrés, par un tour de passe-passe, a donné naissance à AndresFluxa.com. Ce site a pour vocation de présenter ses photos à partir des premiers mois de son voyage à vélo en Amérique Latine jusqu’aux portraits réalisés hier, aux États-Unis.

En vous baladant sur cette page, vous verrez les photos du voyage triées par région (Amérique Latine, Europe de l’Ouest, Balkans, de la Turquie au Kazakhstan, etc) ainsi que des projets photographiques (Cuisines, Bouzkachi) et des portraits. Le blog présente des photos plus récentes et anecdotiques.

A venir

Sur le blog, Andrés va publier cet été une série intitulée « Comment ai-je pris cette photo ? » Une photo par article. Un texte court. Comment avons-nous rencontré la personne photographiée ? Pourquoi Andrés a-t-il placé le sujet au centre / sur un côté ? A-t-il ajouté une lumière artificielle, a-t-il changé le décors, qu’a-t-il demandé au sujet ? Andrés parlera de ses photos, avec le désir de partager sa démarche et sa passion.

Souscription

Pour recevoir un avis de publication, rentrez votre adresse mail en cliquant sur ce lien: http://www.andresfluxa.com/contact/?lang=fr

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Un road trip avec mam et tia

Deux semaines de pur bonheur : ça aurait pu être le titre de l’article. Mais il y en a eu d’autres – des semaines de PB – alors qu’un road trip avec ma mère et ma tante Elisabeth dans l’Ouest américain, avouez que ça mérite d’être un titre.

Elles sont arrivées à Denver, les sœurs Amiet, chargées de tout ce que je leur avais dit d’apporter : tente, sac de couchage, matelas auto-gonflant, oreiller gonflant, thermos japonais, thermos à thé, pas de nourriture, un short, un anorak, du savon bio pour si on se lave dans la rivière, du thé Pleine lune ou Marco Polo et un kilo de maté (entre autres).

Devant le Canyon de Chelly, Nation Navajo, Arizona

Andrés et moi avions envie de présenter Gregg – notre ami pasteur dont j’ai déjà parlé ici – à Henriette et Elisabeth, donc nous sommes retournés chez lui, à Dove Creek. Cette fois, nous avons partagé l’hospitalité de Gregg avec un couple de missionnaires (pour l’Assemblée de Dieu). Mike et Sonia viennent de renter du Venezuela, qu’ils ont dû quitter à cause des troubles qui secouent le pays depuis plus d’un an et de l’insécurité croissance, en particulier pour les Étasuniens. Ils profitent de leur retour forcé pour lever des fonds au profit de leur Église qui leur versera de quoi mener à bien leur future mission dans l’Amazonie péruvienne. Là, ils s’occuperont en premier lieu de former des Péruviens à l’évangélisation, car ils ne veulent pas apporter directement aux impies les paroles qu’ils enseigneront.

Sonia nous a raconté sa rencontre avec Mike, quand ils étaient tous deux militaires en Corée du Sud en précisant qu’à l’époque, ils n’étaient pas chrétiens. À leur retour aux États-Unis, Sonia a suivi des cours dans une fac de droit « very liberal » : les droits des homosexuels étaient défendus avec verve, et tout à l’avenant… Insupportable. Ces manières l’ont vraiment ennervée, une porte innocente l’a bien compris le jour où Sonia a lâché sa colère dessus (il faut mieux s’exciter sur une porte que sur un couple homo). Elle avait besoin d’une Église, et elle a appelé la sœur de Mike qui venait de passer de la catholique à l’Assemblée de Dieu. Elles sont allées ensemble à l’église et voilà, Sonia s’est sentie mieux, écoutée et soulagée. Elle y a entraîné Mike, qui est devenu pasteur en quelques mois.

Quand la conversation a glissé sur les Catholiques aux États-Unis, un d’entre nous a employé à tord le mot anglais liberal (pour signifier ouvert) à propos du Pape François. La phrase sonnait à peu près comme ça : « We’re lucky with our Pope. He is very liberal. » Et là, Gregg, Mike et Sonia nous ont regardés, incrédules. Quelques minutes plus tôt, Sonia venait de dire que sa fac (very liberal) l’avait rendue littéralement malade ! Ah, chers faux-amis… vous ne nous facilitez pas les relations ! Après cette bourde, nous ne nous sommes pas attardés autour de la table.

Groupe de Amishs – Grand Canyon

Puis nous avons repris le volant pour sillonner l’Arizona. Retour à Monument Valley ; découverte du Grand Canyon. Au retour de celui-ci, nous avons passés 4 jours dans la réserve Najavo. C’était le 7 mai… Vers midi, nous n’avons qu’une chose en tête : trouver une connexion Internet pour connaître le résultat des élections. Nous parvenons à nous connecter dans un Burger King : ouf, c’est Macron ! À côté de nous, d’autres Français commentent aussi, smart phones en main, le résultat. Je m’approche, tout sourire… et j’entends : « Et bien, ça ne donne pas envie de rentrer en France ! », « Ouais, je crois qu’on va rester aux États-Unis… »

L’arrêt suivant, c’est chez Mc Donald. Andrés et moi avons fini par céder aux supplications des sœurs Amiet de s’arrêter manger des Big Mac. Quand nous sommes arrivés dans le Mc Do de Tuba City, il était à peu près 22h en France, et sur les TV du restaurant, la chaîne CNN montrait des images du Louvre inondé de monde, des pyramides illuminées, ce qui a ému Elisabeth jusqu’ aux larmes. Les clients nous regardaient, nous et nos nez en l’air fixés sur l’écran, et se mettaient à leur tour à regarder la télé, se demandant ce qu’il y avait de si important. « Ah, les élections en France. » Et ils retournaient à leurs frittes.

Homme Navajo – Mc Do de Tuba City

Ado passionné par CNN

Nous avons découvert une perle : le Canyon de Chelly (toujours chez les Navajo, en Arizona). Ce qui m’a plu, c’est qu’au fond du canyon vivent toujours des familles, raison pour laquelle les visiteurs ne sont pas invités à descendre. On contemple le canyon d’en haut et l’on voit la rivière bordée d’arbres, des champs cultivés, des maisons rondes et des pistes de sable. Nous avons dormi deux nuits sous la tente non loin, et lors d’une balade du soir, nous avons vu des enfants rentrer des vaches. Ils parlaient navajo. Cette scène aurait pu se passer en Colombie ou ailleurs en Amérique latine.

Un des sujets de conversation qui revient souvent dans le Colorado, c’est le pot, le cannabis. Ici, c’est légal pour usages médicinal et récréatif depuis 2014. Nous avons tous les quatre envie de savoir à quoi ressemblent un « dispensaire » : nous poussons la porte de celui de Durango. À peine à l’intérieur, un type mega high nous demande nos cartes d’identité. Qui dit carte d’identité dit carte d’identité donc nous, les trois Françaises, nous lui tendons nos cartes d’identité. Il bloque, retourne les cartes dans tous les sens, nous demandant où est écrit le nom (prend-il  »nom » pour notre lieu de naissance ?) et finalement une de nous l’aide en lui tendant son passeport – plus simple. Puis nous passons à côté : ça ressemble à une pharmacie, avec des vitrines en verre, des murs blancs avec des posters et des étagères avec des étiquettes. Nous voulons acheter un joint, un simple joint mais nous découverons que nous avons à choisir entre de nombreux produits. Nous nous nous faisons expliquer les variations par un vendeur non perché. Il met notre produit dans un panier, le caissier regarde nos passeport ( les quatre !), nous payons 8 dollars pour notre pétard et nous sortons, contents d’être dehors.

A Central City, devant un dispensaire

En campant, nous rencontrons d’autres campeurs, comme Andrew, chef cuisto. Il nous raconte qu’il a essayé tout type de cuisine et que ce qui compte, ce n’est pas de servir des pâtes au pesto ou du ceviche, c’est de servir tout court. Il a pas mal cherché, Andrew, sa place, il a pas mal prié, aussi, et servir, nourrir, c’est la mission que Dieu lui a donnée.  (Notez comme on revient souvent à la religion dans ce pays, comme le sujet est décontracté).

« Vous fumez ? » Oui, justement, nous venons d’acheter un joint. Donc on y va… quelques minutes plus tard, je prends le bras d’Andrés : « Tu te sens comment ? Moi ça tourne pas mal. » Aïe aïe, je ne vois plus la ligne d’horizon, tout est brouillé devant moi. Ce qui me fait le plus peur c’est qu’Andrew me pose une question et que je doive y répondre, parce que je sens que je vais dire des bêtises, ou pas pouvoir parler, ou parler en tremblant. Je ne contrôle plus rien et ce n’est pas agréable du tout. Je m’accroche à Andrés et lui demande de me conduire à la tente. Je ne suis pas très sure de mon équilibre. Je me couche la tête dans une machine à laver.

La légalisation, c’est un fait. De plus en plus d’États passent la loi. Eh, ça rapporte gros : au Colorado, les taxes sur le cannabis ont permis de faire plus que tripler le budget de l’État ! Le problème est que ce n’est pas légal au niveau fédéral, ce qui empêche de profondes recherches sur les effets. L’information et/ou la communication de l’information manquent. J’ai feuilleté des prospectus, qui renseignent (sur les différents types de cannabis, les produits, les bienfaits, les lieux où consommer…), mais je n’ai trouvé nulle part des lignes sur tous les effets et sur les réactions non désirables (désagréables) comme celle que j’ai eue. Cela-dit, la diminution du marché noir, des produits de meilleure qualité, le cannabis bio, tout ça c’est très bien… Pour nous qui passons d’un État à un l’autre assez fréquemment, c’est étrange de se dire qu’avoir un joint dans sa poche est légal ici et peut nous envoyer en prison là-bas.

Voilà, ce furent deux semaines harmonieuses, sans nuages, que nous avons bouclées dans le chalet de Ben (dont j’ai également déjà parlé), un lieu idéal pour se dire au revoir en douceur. C’était si bien d’être en famille. La dernière fois que mam et moi nous sommes vues, c’était en Arménie il y a un plus d’un an, mais l’amour si fort qui nous unit nous a permis de se sentir bien cette année, même séparées. Quant à ma tante Elisabeth que j’appelle tia (« ah bon ? »), quelle joie d’être avec toi ! Je t’ai bien retrouvée – toi et tes cigares qu’elle fume debout, ou du moins un bouquin à la main ; toi et ton trio fétiche : kéfir, thé noir, pommes ; toi et ta culture surprenante (combien de fois me suis-je dit : mais elle connaît tout !). Et Andrés, qui parle mieux français que jamais s’est infiltré dans notre trio, et nous, les trois filles, nous n’avons pas fait bande à part car nous étions heureuses de former avec lui un si bon quatuor.

Matheson Hill (entre Simla et Limon), CO
19 mai 2017

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Un peu foufou ce voyage !

« Mais ! On ne fait pas le tour du monde comme ça ! »
Je répondrais bien : « Il n’y a que les idiots qui ne changent jamais de voyage ».

En fait, je veux bien l’admettre, notre voyage est un peu foufou ! Du moins, en ce moment. Depuis l’histoire du sacré Ranger, souvenez-vous, il y a eu des nuits magnifiques, pleines d’étoiles, des nuits à rester dehors toute la nuit si nous avions pu ignorer le froid polaire et pénétrant. Ce qui n’a pas été pas le cas. En revanche, grâce à ces températures pas très amicales, nous avons dormi dans une roulotte, dans un van qui nous servait aussi de van (je raconterai ça plus tard), dans une cabin au fond du jardin du pasteur, dans une maison de luxe à Bermuda Dunes, CA, dans le parc national Canyonlands, sur le parking du parc Navajo Monument Valley, dans le village minier familièrement nommé Jerome, dans un studio prêté par des mormons, dans un manège (pour rodéos), dans un kiosque en bois en face d’un terrain de sport (kiosque vide dans lequel il se vend les jours de jeu des hot-dogs, des chips, des sodas et des hamburgers à 1 dollar pièce – l’affiche faisant foi – ce qui ne le rendait que plus vide encore) et dans le palais de bois dans lequel nous sommes à présent, à 2800 mètres en l’air, dans des lits qui je crois s’appellent « king size plus plus ». Et sous la tente ? Et bien pas tellement. Pas le temps ! Donc donc, vous vous demandez : « Mais qu’est-ce que c’est que ce voyage ?! » et je réponds : « Je n’en sais rien, mais en tous cas ça se passe très bien ! »

Savez-vous que j’ai revu ma famille, début avril ? Un cousin bien aimé se mariait dans le sud de la Californie et c’était l’occasion de revoir ma tribu. Puisque nous nous trouvions, avant la noce, dans le Colorado, nous étions trop loin pour une arrivée en fanfare à vélo – ce qui m’aurait bien plu ! Nous avons laissé nos bicyclettes chez le reverend Gregg qui nous a prêté en échange son van, et nous nous sommes mis en route à l’américaine, c’est-à-dire en faisant l’équivalent de Paris – Rome d’une traite parce qu’il n’y a rien entre les deux. En l’occurrence, entre Dove Creek et Coachella Valley, il y avait des choses à voir, mais entre elles : nothing. Donc balades dans Monument valley, balade à Jerome et à part ça : ligne droite.

La fiesta qui nous attendait n’a pas déplu à Andrés qui n’a pas pu lâcher son appareil de tout le week-end, sauf le soir venu parce qu’il n’avait pas de flash. Alors, il a été obligé de danser avec moi et mes cousines, le pauvre. Je ne dis rien d’autre, parce que je sais que vous êtes capables d’imaginer ce que ça fait de revoir ses cousins et oncles et tantes chéris après si longtemps et dans un contexte aussi surreal.

Puis nous sommes revenus chez Gregg, qui nous a gardés parce que je devais travailler sur des traductions. Cet arrêt a été l’occasion de fêter Pâques avec lui et son Église : the Assembly of God. Ça m’a rappelé mon été 2006, à New York : trois mois durant, j’avais entrepris de visiter une église par dimanche. Ça m’avait donné un bon aperçu des différents styles et croyances, mais je n’avais pas trop distingué les Born again, ces chrétiens nouvellement convertis. Gregg est l’un d’entre eux : athée dur comme fer il y a 7 ans, il est aujourd’hui pasteur de son Église et un des personnages les plus importants de sa petite ville. Nous nous sommes remis aux bénédicités et nous avons réappris à nous émerveiller devant la nature avec Gregg qui souligne toujours la vue d’un oiseau ou d’une fleur sauvage d’un joyeux Thank you Lord!

Gregg vit avec ses deux chiens que j’ai bien aimés, et en échange de son hospitalité, nous avons cuisiné tous les midis et tous les soirs des plats préparés avec amour, moult légumes et toutes les casseroles, poêles, écumoires, cuillers, louches, couteaux fins, longs, tranchants, économes, tables en bois, plats en verre, plats en porcelaine, plats en faïence, plats petits, plats plus grands et avec tous les saladiers possibles ; avec toutes les épices, les huiles, les aromates, les sels et tous les poivres possibles ; avec le four, les plaques électriques, le grill, le micro-ondes ; avec les deux fenêtres ouvertes, avec la radio argentine et en nous étalant jusqu’à chaque coin de la cuisine de Gregg, oui, c’est cela : nous l’avons faite nôtre. Nous réalisions que nous avons cuisiné pendant deux ans avec 1 casserole, 1 réchaud et 1 set de couverts par personne (incomplet en ce qui concerne le mien). Après chaque festin, une tornade de ménage faisait valser les plats et les couverts et la cuisine retrouvait son état de top model jusqu’au repas suivant.

Il est tentant de raconter comment nous sommes arrivés dans ce chalet à 3 100 mètres et à 75 km de Denver. L’histoire est simple : dans l’Utah, nous avons croisé à deux reprises un cycliste et la deuxième fois, il s’est gentiment calé sur notre rythme, ce qui a dû être dur parce qu’il pouvait aller vachement vite sur son vélo carbone de 7 kg et qu’il avait prévu de faire 160 km ce jour-là. Donc, Benjamin s’est mis à notre rythme et nous avons fait la montée entre Boulder et Torrey ensemble, c’est-à-dire deux bonnes heures de grimpette. Entre mille autres sujets, il nous a dit qu’il venait de déménager et que son ancienne maison est en vente, donc inoccupée et que si nous voulions… Vous avez compris, puisque c’est là où nous sommes en attendant ma mère et ma tante qui arrivent dimanche soir pour deux semaines.

Chez Ben – Clem en train de blogger

Que me reste-t-il à raconter de ma fameuse liste ? Ah oui, le coup des nuits dans le van. Quand nous sommes allés en Californie avec le van de Gregg, celui-ci nous a dit de ne pas hésiter à nous en servir comme lit. Nous en avons fait l’expérience sur le parking du parc Monument Valley. Et bien Andrés y a pris goût (moi non). Toutes les nuits suivantes jusqu’à notre retour à Dove Creek, Andrés était ravi de dormir à l’arrière du van, et moi d’être seule sous la tente – ce qui est un luxe immense, je vous l’assure !

Je ne compte pas vous ennuyer plus longtemps, vous redire comme l’Utah, c’est beau. Nous avons découvert in extremis Canyonlands National Park et Mesa Verde National Park, et de façon plus organisée Arches National Park et… je laisse à Andrés le soin de raconter en images :

Dans les Rocheuses, Colorado
27 avril 2017

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Ah, sacré Ranger !

Ça faisait longtemps qu’on ne nous avait pas donné une bonne leçon ! Quand le Park Ranger nous a ordonné, à neuf heures et demie du soir, de lever le camp et que ça saute, je me suis demandé si en cette circonstance, il fallait aussi lever les mains en l’air. Je ne l’ai pas fait, mais je me suis posé une autre question : est-ce que ce Park ranger, diaboliquement beau et sacrément autoritaire, a appris son rôle en regardant des séries ou est-ce que toute personne ayant un peu de pouvoir serait tentée d’en abuser – et en abuserait ?

Vous vous demandez quel est le fin mot de l’histoire. Le voilà : si nous pensons que parce que nous sommes à vélo depuis longtemps, nous pouvons contourner les règles et bénéficier d’un traitement de faveur, nous avons tort. Cette mésaventure nous a rappelé que nous sommes trop habitués à être bien reçus par des personnes qui sont contentes que nous soyons là, qui apprécient notre compagnie, qui, de surcroît, insistent pour nous aider d’une façon ou d’une autre et que nous ne recevrions pas un tel accueil si nous n’étions pas à vélo. Ce soir là, dans Zion National Park, nous n’avons pas été très malins en plantant la tente sur une aire de pique-nique et non au camping du parc, parce que c’était plus beau et que nous étions au départ d’une rando que nous voulions faire le lendemain à l’aube. Il n’y avait pas de raison que nous puissions camper là alors que les autres visiteurs aimeraient aussi camper là, mais ne le font pas, parce que c’est interdit.

Nous avons démonté la tente, plié nos affaires et sommes repartis dans le noir sous les étoiles, éclairés par nos lampes torches que nous n’utilisons jamais quand nous roulons, parce que cela voudrait dire que nous roulons de nuit, à l’exception des tunnels mal éclairés (comme ceux du Monténégro qui sont carrément pas éclairés du tout). À un moment, Andrés me dit : « Clem, éteins ta lampe » et j’ai cru qu’il était fou, mais j’ai éteint ma lampe et j’ai très bien vu (« Les yeux s’habituent à l’obscurité », m’a répété ma mère toute mon enfance, au cours des balades digestives et nocturnes) et c’était superbe : nous descendions dans le lit du canyon, entre les rochers immenses, ocres, jaune pâle, bleu et gris. Pour ça, pour cette descente sous les étoiles, nous n’avons pas pesté contre le Ranger.

* * *

Ce que je voulais également raconter, c’est que j’ai découvert ici la relation entre l’immense et imposante église devant laquelle souvent je passais quand j’habitais à Fortaleza (Brésil) et que je prenais pour le siège d’une multinationale, dont la gigantesque inscription disait Igreja de Jesus Cristo dos Santos dos Últimos Dias et toutes les églises que l’on voit dans le moindre village de l’Utah et dont les membres s’appellent Mormons. Il s’agit de la même Church of Jesus Christ of the Latter-day Saints.

Pour mieux voir ce dont je parle, pourquoi n’iriez-vous pas voir sur Internet des photos du Temple de Saint George, dans l’Utah. Essayez de trouver des photos de la salle des mariages (Sealing room), de la salle des baptêmes, de celle des enseignements (Ordinance room) et de celle qui est « à l’image du Paradis » (Celestial room). Digne d’un palais d’émir. Nous n’avons pas pu entrer dans le Temple parce que l’entrée est reservée aux membres, mais nous avons reçu en cadeau notre premier Book of Mormon. Peut-être parce que nous n’en avons pas fait bon usage, le destin a mis sur notre chemin un deuxième Book of Mormon ! Un soir, nous avons trouvé devant notre tente, au retour d’une petite balade post-vélo pré-dîner, un exemplaire du livre et cette fois, nous l’avons lu – enfin, parcouru – parce que la dédicace disait : « Lisez ce livre. C’est la vérité. Nous avons souligné des passages pour vous. » Et donc nous l’avons parcouru, en pensant à l’homme du Temple de Saint George qui nous avait dit que ce qu’il y a dedans, contrairement à la Bible qui parle de temps anciens et révolus, ce ne sont que des sujets qui nous touchent, ici et maintenant. Mais je n’ai pas bien vu en quoi. Nous n’avons plus le livre sous la main, j’attends un troisième exemplaire pour approfondir le sujet…

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* * *

Après avoir mis en ligne les dernières nouvelles (nous étions à Salinas, en Californie), nous avons fait quelque chose que nous n’avions encore jamais fait : nous avons loué une voiture. Nous avons mis 48 heures pour arriver à Saint George, dans l’Utah, en passant par la Vallée de la Mort, Las Vegas et le lac Mear. Après le bateau et le train (Kazakhstan, Chine), l’arrière de camions (Chine) et dernièrement l’avion, nous additionnons une autre infidélité à nos vélos. Mais pourquoi ??

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Notre nouveau mode de transport ?

Parce qu’en voiture on va plus vite ????

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Entrée dans l’Utah

En Californie, une grande partie de la belle route qui longe le Pacifique entre San Francisco et Los Angeles était fermée, nous poussant vers l’intérieur de l’État. Mais là, la route à travers le Parc national de Sequoia était également fermée pour l’hiver. Ça devenait vexant ! Pour aller à Las Vegas en passant par Death Valley que nous ne voulions pas rater, après avoir renoncé au Parc Yosemite, à la route du Pacifique et aux sequoias, il nous fallait faire un ridicule W (descendre vers le sud-est, remonter nord-est, redescendre sud-est et remonter) sur des routes trop longues et trop droites. Vous comprenez bien que la voiture s’impose ! Sans regrets… Nous avons passé 48 heures géniales, sans avoir à se préoccuper des réserves d’eau et de nourriture parce qu’en voiture, on n’est jamais loin du prochain supermarché, parce qu’en voiture, on n’a pas de subite fringale et qu’on ne boit pas comme des chameaux ; sans se préoccuper du poids des-dites réserves parce que cette fois, le poids des sacs n’affecte ni notre vitesse ni nos réserves d’énergie.

Tout était beau, tout était bien mais nous nous rendions compte que nous croquions à un fruit dangereux : le danger étant de trop s’habituer à ce confort et de le regretter une fois remontés sur nos vélos. Et nous nous trouvons maintenant, en plein sud de l’Utah, à pédaler à travers de superbes paysages, à passer de parc national (Zion) en parc national (Bryce canyon puis bientôt Arches), mais physiquement fatigués. Il m’arrive d’entendre Andrés dire à des Américains qui lui posent des questions qu’il a envie de jeter son vélo par dessus bord !

* * *

Certains seront surpris de ne pas lire « Andrés et moi nous sommes séparés pendant dix jours », parce qu’effectivement, le sujet était sur le tapis depuis plusieurs semaines. Déjà au Japon, j’avais annoncé à Andrés que quand nous serons en Californie, j’aimerais renouveler l’expérience déjà faite en Corée et au Japon. Nous avons acheté à San Francisco une nouvelle tente, l’ancienne devenant une trop vieille dame, et avoir deux tentes nous offrait la possibilité de partir chacun de son côté, chacun avec une tente. Mais les jours ont passé et nous avons continué de parler de séparation au futur – un futur lointain – puis peu à peu nous sommes passés au conditionnel. Et j’ai finalement reconnu que je n’avais plus envie d’être séparée d’Andrés. Mine de rien, nous nous entendons bien, nous rions et nous amusons beaucoup, entre autres, et c’est pas si mal de voyager comme ça. Alors j’ai laissé la vieille tente et mon envie d’être seule et nous avons continué de rouler ensemble. Et c’est bon d’être ensemble alors que nous aurions pu être séparés…

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Escalante, Utah
18 mars 2017

Texte : Clem
Photos : Andrés

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Matin – Death valley

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Les dunes – Death Valley

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Dunes

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Dunes

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Un photographe

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Vallée de la mort

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Vallée de la mort : Zabriskie point

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Vallée de la mort : Zabriskie point

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Vallée de la mort : Zabriskie point

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Lake Mear recreational Area

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Vers Zion National Park

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Vers Zion National Park

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Vers Zion National Park

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Vers Zion National Park

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Vers Zion National Park

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Camping dans le backyard de Jim et Carol

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Je vosu présente notre nouvelle tente

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Andrés les deux pieds dans l’eau

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Avec Jim et Carol

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Zion

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Zion

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Allan, fan d’avions miniatures

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