Vidéo : Les Américains, portraits d’ouest en est

Un an après avoir traversé les Etats-Unis à vélo, nous avons le plaisir de présenter notre dernière vidéo : Les Américains, portraits d’ouest en est. Profitant de notre voyage à vélo de San Fransisco à Washington DC entre février et août 2017, nous avons essayé de dresser un portrait du pays en posant 5 mêmes questions à une vingtaine d’habitants. Ils se sont pretés au jeu, repondant coup à coup avec sincerité, sérieux ou humour. Nous vous invitons à faire connaissance avec Gregg, Jimmy, Emilio et Glenda, et tous les autres…

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Votre avis et vos commentaires nous intéressent : écrivez-nous ce qui vous a plu et déplu et ce que vous aimeriez voir dans une prochaine vidéo tournée lors d’un prochain voyage 🙂 Et si Les Americains, portraits d’ouest en est vous a plu, n’hésitez pas à partager cette page.

Ce documentaire de 42 minutes est gratuit, mais ceux qui souhaitent recompenser financièrement la réalisation de ce projet pourront le faire sur cette pagewww.andresfluxa.com/the-americans-portraits

Merci beaucoup

Clémence et Andrés

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Naissance d’Ariane (2)

Après avoir accouché, l’envie de prendre son bébé dans les bras est animale. Le voir souffrir est cruel.

On l’emporte, non loin, certes, mais elle n’est plus près de nous. Ventre vide.

C’est pour son bien, pour qu’elle aille mieux. On accepte.

Rapidement, nous changeons de maison : de Notre Dame de Bon Secours, nous passons à Port-Royal. Elle est entre de bonnes mains, nous sommes rassurés. Le week end passe en examens et en attente de résultats d’examens.

Ariane ne donne que des bonnes nouvelles. Deux pas en avant, un pas en arrière, deux pas en avant, un pas en arrière, et ainsi de suite nous laissant confiants.

Nous avons à lui offrir que notre présence, notre présence et nos mains posées sur son ventre, sur son front, sur ses jambes et sur ses bras.

Nous restons près d’elle et la regardons sans arrêt. Quand elle ouvre les yeux, nous accrochons son regard comme elle fixe le nôtre, avides de contact avec notre fille. Je lui chante des chansons et lui parle.

Ariane est encore connectée à des tuyaux, des câbles, des cordons, des fils… Dans sa chambre en réanimation néonatale, les deux préma Mathis et Antonin sont également reliés à des machines et les trois ordinateurs chantent en concert leurs fatiguantes sonneries, biperies et siffleries.

Et puis un jour, Ariane sort de là. On peut la porter dans nos bras. Quelques heures, elle est avec nous, et puis une jaunisse la prend et elle part en vaisseau spatial… Mais n‘est-ce pas naturel pour une Ariane ?

Clémence
P
hotos : Andrés

Notre fille n’est pas en grande forme à la naissance.
Elle est emmenée au service néonatalité de St Joseph

L’attente des premiers résultats des premiers bilans est longue

Attente

Vendredi 16 mars, 17h
Ariane est conduite en SAMU à Port-Royal, pour être suivie en réanimation néonatale

Maternité Port-Royal

Auto-portrait dans l’ascenseur

Clem devant la neige, le ventre vide.

C’est dur d’être séparée de sa fille

Lundi 19 mars, fin d’après-midi
Ariane sort de réanimation néonatale et passe en unité mère-enfant. Nous allons pouvoir la porter dans nos bras et l’avoir dans notre chambre.

Ariane est encore « scopée » : reliée à des capteurs qui surveillent divers indicateurs

Mère allaitant devant le dome du Val de Grâce

Lundi soir : Ariane est mise dans un vaisseau spatial pour cause de jaunisse

Femme devant le soleil couchant

 

 

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La naissance d’Ariane

J’écris ces quelques lignes, Ariane dort. Elle tète, ou elle dort. Son petit visage est emprunt d’une paix que j’espère elle ne perdra jamais. De ses quatre jours de vie, les deux premiers (la moitié de son existence) n’ont pas été faciles. Suite à une infection attrapée pendant sa naissance, des complications respiratoires l’ont menée en réanimation néonatale. Alors qu’Ariane était alimentée par zonde, oxygénée par masque et connectée à des capteurs qui mesuraient son coeur et ses poumons, sa mère, seulement quelques chambres plus loin – mais c’était déjà trop loin pour son amour, sa mère souffrait de son absence. Finalement, Ariane s’est vite remise, les indices respiratoires se sont stabilisés. Dans sa chambre, il y avait d’autres bébés, prématurés, qui étaient là depuis deux mois.

L’histoire d’Ariane et de ma nouvelle vie a commencé avec mon voyage à vélo. Les choses ne sont plus comme avant après la traversée de 43 pays. Quand je me suis lancé, je ne m’attendais pas à cela. Je ne savais pas ce qui m’attendait, mais je sentais que j’étais sur un chemin plein de surprises. Ceux qui ne croient pas en la réincarnation disent qu’ils n’ont qu’une seule vie et que c’est une grande aventure – c’est comme ça que je voulais la vivre.

Je suis parti seul. J’ai tout laissé derrière moi. En enchaînement de rencontres et de décisions m’ont conduit à cela : être époux, père et photographe dans la plus belle ville du monde.

Tous (ou du moins, beaucoup) m’ont dit que maintenant que j’avais une fille il fallait que j’oublis la liberté et l’envie de faire ce que j’aime. Mais cinq ans passés sur un vélo m’ont appris que chaque nouvelle situation, même les plus compliquées, est l’occasion de penser les choses de façon créative, différente du manuel que l’on essaye toujours de nous imposer. Pour moi, Ariane est une source d’amour qui me pousse à être une meilleure personne et un meilleur artiste.

Quand on doit attendre à l’hôpital, déambulant nerveusement, fatigué des couloirs, il y a du temps… Beaucoup de temps. Appareil photo en main, avec seulement un objectif fixe de 35 mm, je ne pouvais faire naître autre chose qu’un reportage photo de tout cela.

Andrés/papa

Mercredi 14 mars 2018, 21h Suite à la fissuration, la veille, de sa « poche des eaux », Clémence entre aux urgences obstétricales de l’hôpital Saint Joseph (Paris 14°) où la naissance est prévue.

Jeudi 15 mars
Pique-nique dans la cour de l’hôpital, arrosé de l’indispensable kéfir de fruits maison.

Groupe de docteurs éclairé par un rayon de soleil dans la cafèt de l’hôpital

Cuisiner traversant la cour

Dans l’ascenseur, Clémence ne tient déjà plus debout

Brossage de dents dans la chambre

Couloir

Goûter – La dernière fois que Clem peut utiliser son ventre comme table.
La dernière semaine, il mesurait 104 cm de circonférence

Se rendant à un monito. Dur de rester debout. Appui sur une caisse.

Auto-portrait

Parking de couffins

Pause téléphone d’un infirmier

La poche des eaux est fissurée depuis plus de 48h, il faut que le travail se mette en route rapidement et que le bébé naisse. L’équipe médicale craint une infection.

Clémence a reçu des hormones pour accélérer la dilatation du col de l’utérus. Suite à cela, les contractions douloureuses ne tardent pas à arriver.

Père passant des coups de fil « importants » dans un couloir de la maternité. Andrés a emprunté le ballon pour compléter la composition de sa photo.

Vue de la chambre

Le kit d’Andrés : maté, béret, masque d’avion et trousse de toilette

 

Dernière lumière de cette journée qui se terminera inéluctablement par la naissance de notre bébé.

Reflet de la chambre sur vue nocturne.

Clémence sous la douche, assise sur son ballon, dîne. La douche chaude soulage les couleurs de plus en plus vives. C’est le seul lieu et moment pour prendre quelques forces avant de descendre en salle de naissance.

Andrés pousse Clémence sur un fauteuil roulant vers le service des urgences-maternité, cinq étages plus bas. On apporte le ballon.

Installation dans la salle de naissance

Sous la lumière du projecteur, Clémence pliée en deux. Plusieurs heures ont passé de contractions douloureuses mais le col ne s’ouvre pas.

Comme il y a urgence, une péridurale d’attente a été posée. On se prépare à une césarienne, au cas où le col ne s’ouvre pas assez vite.

Arrivée (ou sortie ?) d’Ariane :)))

Premier câlin

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L’inutile Y’a pire

Quand quelqu’un est dans une passe difficile – une séparation, un coup de stress au boulot… on lui dit pour le rassurer, ou il se dit pour se consoler : « Oh, t’inquiète pas, il y a pire comme situation ». Certes, il y a toujours plus dramatique qu’une déception amoureuse, qu’une engueulade qui passe mal ou qu’un visa que l’on ne reçoit pas.

Andrés et moi sommes en ce moment dans les couloirs noirs de l’administration des étrangers en France. Sur ces chemins glacials, on n’a pas envie de s’attarder… On nous a dit, pour nous aider à relativiser notre situation qui est très loin d’être la pire, que d’autres en vivent des bien plus terribles. C’est censé rassurer, consoler ? L’effet est sur moi inverse.

J’ai lu la semaine dernière un reportage sur les geôles de Daech en Syrie. Depuis que l’État islamique a quitté la plupart des territoires qu’il contrôlait, les portes des prisons ont été ouvertes, et d’anciens prisonniers se mettent à parler. Ceux qui y parviennent – ce qui est déjà remarquable, vu le court laps de temps passé depuis les faits et les témoignages – racontent les tortures qu’ils ont subies. « La torture, c’était pire que la mort », lit-on dans le reportage, avant de découvrir des lignes très précises qui permettent d’imaginer les hommes et les femmes torturés, les bourreaux, les outils de torture, les lieux… C’est à ça, par exemple, que l’on pense quand on dit : « Oh, mais il y a pire ». Or, ça, justement, ne me rassure pas du tout. Ça me fait pleurer.

Je suis de nature optimiste, je positive sur presque tout. Je console, je rassure… Mais ces images en tête, je n’y arrive plus. Où trouver les raisons de l’optimisme ?

Ce qui me fait du bien, c’est d’entendre par exemple des histoires de gens qui aident, comme celle d’une amie qui aide un Congolais malgré les risques pour elle-même puisque l’homme n’a pas le droit d’être en France.

Il y a deux ans, Souleymane vivait avec sa femme et ses deux filles en RDC. Un jour, l’homme qui est à la tête du village lui dit qu’il faut faire exciser sa fille aînée de 4 ans. Souleymane, refusant, demande la réunion du conseil du village. Les sages se réunissent et votent l’excision de la fillette. Souleymane, son épouse et leurs filles quittent leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs amis, leur maison, leur petit commerce, pour chercher abri dans une autre province. Et puis Souleymane, voyant la vie devenir difficile, pense à la France, une vieille mère pour la RDC. Alors il entreprend le voyage, le long voyage qui le mène à travers l’Afrique centrale, le Sahara puis la Libye où il est fait prisonnier. Il réussit à s’enfuir, et à traverser la Grande bleue jusqu’à Lampedusa. Remontée de l’Italie, traversée des Alpes à pied et arrivée dans les rues de Paris. Il fait la même queue qu’Andrés et moi, devant la préfecture de Nanterre, queue dans laquelle l’été dernier encore les étrangers dormaient pour avoir une chance d’avoir un ticket. Souleymane a un papier officiel en tant que demandeur d’asile, ce qui lui octroie un statut et lui donne accès à quelques aides associatives. Il est ainsi logé, il partage une chambre avec un Ukrainien imbibé de jour comme de nuit, qui vomit sa vodka de mauvaise qualité et s’endort sur son vomis. Souleymane prend des cours d’alphabétisation et c’est là qu’il rencontre mon amie. C’est un étudiant brillant, l’esprit vif, gentillesse et discrétion, finesse et sensibilité. Lui aussi, paraît-il, c’est un grand optimiste. Et puis un jour, il apprend que sa demande d’asile est refusée. Alors ? Alors il devient un énième sans papier, il est maintenant expulsable.

Réfugié congolais en Virginie (USA) avec son fils

Andrés, qui est dans l’entre-deux grisâtre de l’administration, n’a pas grand chose en commun avec Souleymane, mais tout de même, être dans ces couloirs (dont nous savons, nous, que nous en sortirons dans trois mois tout au plus) fait toucher du bout du petit doigt de pied ce que vivent des milliers de migrants. C’est d’ailleurs aujourd’hui leur journée. François, le Pape, dit une messe avec  une poignée d’entre eux, les associations relancent leurs appels aux dons et au bénévolat, certains journaux font le point sur le sujet, sortent des chiffres, et puis demain, 15 janvier, ce sera Blue Monday, le 19 janvier, la journée internationale du Pop Corn, le 21 janvier, celle des câlins, le 5 février, la journée mondiale du Nutella, le 20 mars, celle du moineau…

J’ai parlé de Blue Monday comme si tout le monde savait ce dont il s’agissait. C’est la journée la plus déprimante de l’année (selon des sources officielles, la date est calculée en additionnant les déprimants facteurs suivants : c’est lundi, pas envie d’aller au travail + les bonnes résolutions du début d’année sont déjà loin et oubliées + il faut perdre les kilos pris pendant les fêtes et c’est dur + il ne fait pas beau (sauf aujourd’hui, vous voyez !) + le porte-monnaie est vide à cause des cadeaux de Noël, des gros repas et des soldes. Quand Blue Monday tombe le lendemain de la journée mondiale du migrant et du réfugié, ça laisse songeur sur l’importance donnée à ces étrangers.

Je passe du coq à l’âne : j’ai entamé le troisième trimestre de ma grossesse et ce qui est nouveau à ce stade, c’est que je sens très précisément les mouvements de notre bébé. Je peux situer ses jambes, sa tête, je sens quand il change de côté. Mon ventre fait des vagues, c’est très rigolo. Parfois, j’essaye de toucher son pied, et quand j’y arrive, j’ai envie de prendre notre petit bébé dans mes bras. Et finalement, c’est ça qui me fait bien, mille fois plus que tous les  » y’a pire « , censés consoler.

Mère iranienne et sa fille

Femme syrienne et son bébé

Mère française et sa fille

Père ukrainien et son fils

Mère turque et son fils

Mère iranienne et sa fille

Mère kirghize et ses enfants

Mère japonaise et son fils

Mère japonaise et sa fille

Mère japonaise et sa fille

Mère française et sa fille

Parents américains et leur bébé

Sceaux, le 14 janvier 2018

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

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Du kéfir pour les amis

Je ne sais plus ce qui m’a amenée à vouloir ces grains. Mais une fois décidée à faire mes propres boissons, je me suis mise en quête de grains de kéfir de lait et de kéfir de fruits. J’ai cherché des recettes, consulté des forums, et sur un groupe Facebook, j’ai laissé une annonce.

Tout cela se passe chez ma mère au lendemain de Noël. A un moment, elle me dit que son téléphone fixe et sa télévision ne marchent pas – que c’est casse-pieds – et que la Livebox bug une semaine sur deux. Assez tard le soir, Andrés propose d’essayer de réparer tout cela. Finalement, comme il y a trop de câbles et de boîtiers branchés dans le salon et dans le couloir au fond de l’appartement, et que le décodeur, une fois l’initialisation terminée, fait défiler le message « Cette chaîne (TF1) n’est pas accessible », nous appelons l’assistance d’Orange, et je prends les rênes.

J’entre donc en contact avec une personne qui, 50 minutes durant, va me faire remonter le long de câbles et me conduire à des boîtiers et des Wifi-extenders, me mener de prise WAN en prise LAN, me faire débrancher ci pour mettre ça, me dire d’enfoncer une aiguille à coudre dans le trou RESET pendant 15 secondes, à plusieurs endroits et plusieurs moments. J’exécute les indications de la réparatrice, en passant de la satisfaction quand j’ai réussi un branchement ou quand je l’entends dire : « Parfait, maintenant, prenez le câble gris » et que je trouve le-dit câble gris, à l’angoisse quand elle me dit sur le ton d’une mère qui engueule sa fille qui fait des bêtises : « Madame Egnell, à quelle distance se trouve la Livebox du boîtier branché au secteur ? » (problème, il y a 3 boîtiers branchés !) ou bien : « Madame Egnell, s’il vous plaît, regardez derrière le décodeur. La prise WAN est-elle bien reliée par câble au boîtier de la Livebox ? ». Je ris nerveusement, j’ai peur de faire une bêtise… 

Quand, un soir de décembre, le téléphone fixe, la télévision et l’Internet marchèrent enfin sans pépin dans cet appartement des Hauts-de-Seine, après avoir dit merci à la dame et raccroché, je vis Andrés et ma mère bouche-bée, non pas parce que j’avais réussi un exploit, mais parce que j’avais dit « madame » au monsieur pendant toute la durée du sauvetage !

La connexion une fois revenue, je reçus le message d’une certaine Maryline qui me proposait de m’envoyer des grains de kéfir de fruits. Qui croira à ma joie ? Y reconnaîtra le bonheur de celui dont le cœur est touché par la beauté d’un don sans calcul ?

Je n’ai pas encore reçu mes grains, mais je suis sûre qu’ils vont arriver aujourd’hui ou demain. La remise en ordre des câbles Internet a trouvé là son sens : permettre à Maryline, habitante de l’Ardèche, de me faire don, à moi qui me trouve en Région parisienne, de grains de kéfir.

Si je tiens tant à boire du kéfir, c’est parce que cette boisson fermentée contient des tas de bonnes choses, comme des probiotiques, ce qui est parfait pour moi qui souffre, certes de moins en moins mais toujours encore un peu, de douleurs digestives.

On trouve facilement dans le commerce du kéfir en bouteille, mais il n’est pas d’aussi bonne qualité que celui que l’on fait soi-même, à partir de grains. Or, ceux-ci ne se vendent pas. Il faut trouver un donneur. Et ça fonctionne, on en trouve, c’est une chaîne. Moi, je suis certaine que quand mes grains se seront multipliés, j’en donnerai !

– Qui en veut ?

Coréennes voulant faire manger une pomme à Clémence

Dans l’histoire du Père Castor Les bons amis, un matin d’hiver, après une nuit de neige, un petit lapin gris part chercher de quoi manger. Il trouve deux carottes rouges « grosses comme ça ». Il en mange une, il n’a plus faim et porte l’autre à son ami le cheval, son voisin. Mais le cheval n’est pas là. Le lapin pose la carotte devant sa porte, et s’en va. Le cheval est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un gros navet blanc et violet, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il voit la carotte. Il se dit que le mouton frisé doit avoir faim et n’a pas pu sortir à cause de la neige, et il la lui apporte. Le mouton n’est pas là. Le cheval pose la carotte et s’en va. Le mouton frisé est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un gros choux rouge, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il trouve la carotte. Il se dit que le chevreuil a sûrement faim et il la lui apporte. Le chevreuil n’est pas là. Le mouton laisse la carotte et s’en va. Le chevreuil est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un bon choux rouge, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il voit la carotte. « Une carotte ? Qui me l’a apportée ? Le petit lapin gris a sûrement faim » et il la lui apporte. Le lapin gris s’était endormi… Mais quand il se réveille, il trouve la carotte rouge.

« Et c’est ainsi que du lapin au cheval, du cheval au mouton, du mouton au chevreuil, du chevreuil au lapin…. La carotte a fait le tour des amis. Ah, les bons, les bons amis… »

Joey, Dew et Cain dans un restaurant à Liberty, Indiana

C’est une jolie histoire, elle a bercé mon enfance. Dans cette histoire, la carotte passe d’ami en ami. Dans la vraie vie, c’est un peu comme ça aussi, les amis se donnent des pommes en automne, des cerises au printemps, les œufs du poulailler, un bon livre une fois qu’il est lu, un coffret DVD une fois qu’il est vu, du reblochon fermier rapporté de la montagne, etc.

Et l’étranger ?

Parce que nous parlions de kéfir au début de cette histoire, et parce que, Andrés et moi, nous avons souvent été les étrangers, je repense à une rencontre que nous avons faite dans le Missouri, en juin dernier. Nous avions dormi sous la tente et le matin, il pleuvait. Nous voulions prendre le petit-déjeuner à l’abri : sonner à une porte et demander si nous pouvons nous asseoir sous le porche le temps d’avaler notre muesli et boire un thé. Nous avons sonné chez Karen, qui a évidemment hésité, avant d’accepter. Comme elle avait d’abord hésité, Andrés s’est discrètement assis dehors après l’avoir remerciée. Mais puisqu’elle nous proposait aussi d’entrer chez elle, je suis entrée. Je lui ai raconté les circonstances de notre présence dans son village, et elle m’a proposé du lait pour mes céréales. Je lui ai dit que je ne pouvais pas en boire, et elle a pensé au kéfir – un kéfir qu’elle a fait elle-même ! Elle était si fière, Karen, de son kéfir maison ! Elle avait l’air si heureuse de m’en donner un verre ! Maintenant, elle voulait qu’Andrés entre et en goûte à son tour…

Karen, comme tous ceux qui font eux-mêmes ce genre de boisson, a dû recevoir d’un donneur ses premiers grains de kéfir. Elle ne pouvait pas ne pas partager.

Japonaise dans sa cuisine avec deux étrangers

Paris, le 29 décembre 2017

Texte : Clem
Photos : Andrés

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Une histoire de pain et de chocolats

Nous avons passé le week-end en Normandie, chez ma grand-mère. A 21h20, dimanche soir, celle-ci a vu qu’il n’y avait plus de pain pour le lendemain matin. Dehors, le froid avait pris dans ses bras la colline sur laquelle est posée la maison. Quand on regardait par la fenêtre, on voyait les branches nues des arbres nus se balancer, et on se retournait, préférant la vue des photos sur les meubles, des pommes sur la table et des bûches allongées attendant d’être brûlées. On savait que le chemin vers l’atelier, où se trouve le congélateur à l’intérieur duquel le pain congelé dort jusqu’à ce que l’on vienne le chercher, était fort gadoueux. Je ne voulais pas dire à ma grand-mère « j’y vais » : elle aurait pensé que je ne la croyais pas capable d’y aller seule, ce qui n’était pas vrai. Je savais bien qu’elle irait… J’avais envie d’y aller avec elle, alors j’ai dit : « On y va ensemble ? »

La veille, en se rendant à pied à la mairie du village pour assister à notre mariage, elle voulut prendre un raccourci. Un raidillon qui plongeait vers un fossé. Vêtue du manteau de fourrure de sa mère, elle s’est engagée franco dans la pente, pour couper droit vers la route. Soudain, les quelques convives qui marchaient avec elle la virent déraper et tentèrent de la retenir, en la rattrapant par les poils des manches. Une fois en bas, une voix lui dit de mettre le pied dans le ruisseau plutôt que de tenter un enjambement. Sa botte s’enfonça dans l’eau, l’eau rentra dans sa botte, son pied avait beau tirer vers le haut, il lui était impossible de le sortir de là. Il n’y eut pas de blessé, nos invités et nous-mêmes arrivâmes les pieds humides et boueux à la mairie – ce qui me ravit !


Puis Andrés et moi nous nous sommes mariés.

Dimanche soir, j’ai donc demandé à grand-mère si je l’accompagnais et elle me dit :

– Non, non. J’aime faire des choses un peu difficiles.

Et elle s’enfonça dans le noir avec le manteau de sa mère et ses bottes.

* * *

Rentrés à Paris, je descends dire bonsoir à mon grand-père (maternel), qui habite un étage en dessous. Il est particulièrement joyeux ce soir. Il accueille Andrés chaleureusement et lui offre un triptyque russe de Saint André. Je lui demande s’il a vu les photos qu’Andrés a prises de lui et de Nélly, et s’il les aime.

« Oh, oui. Beaucoup ! »

Nélly, c’est la « vieille amie » de mon grand-père. Quand ils étaient jeunes, ils s’étaient fiancés, puis je ne sais pourquoi, ils ont rompu leurs fiançailles, et se sont mariés chacun de leur côté.

Des décennies plus tard, mon grand-père a aperçue Nélly dans les couloirs de la station RER Châtelet-Les Halles. Cette apparition miraculeuse l’a entraîné à chercher et à trouver son numéro, à l’appeler et…

Depuis, ils se parlent tous les jours au téléphone et Nélly vient voir bon-papa une fois par semaine. Jeudi dernier, Andrés et moi étions là. Nélly avait apporté des truffes Chocolat Passion. Bon-papa a mis sa main sur l’épaule de Nélly, et un peu plus tard, il a pris sa main.

* * *

J’ai de la chance d’avoir des grand-parents aventuriers et amoureux ! Est-ce parce qu’ils sont âgés et qu’ils vivent comme s’il ne leur restait qu’une minute dans ce monde ? Je crois que oui et que c’est pour cela qu’on appelle nos aînés des sages

Mais aussi, ils aiment : l’aventure, se dépasser, ne pas prendre le chemin habituel, une amie de jeunesse, le pain grillé au petit-déjeuner, prendre à main d’unevieille amie, offrir des cadeaux, mettre des vêtements un peu décalés, poser sa main sur une épaule, que leur famille s’enrichisse d’un nouveau membre, revoir les photos qui évoquent de bons moments – plus que la raison.

Cette histoire de pain et de chocolats n’est-elle finalement pas une histoire de sagesse ?

Paris, le 19 décembre 2017

Texte : Clémence Fluxa
Photos : Andrés Fluxa et Marion Leroux

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De la terre à la mater

Après avoir passé le mois de septembre en Argentine, nous sommes arrivés à Paris où nous vivons maintenant. En attendant de voir ce que deviendra ce blog, je ressors de mes brouillons un texte qui était destiné aux Deux pieds sur terre.

Je vous avais laissés aux portes de Pittsburgh, en Pennsylvanie. J’avais laissé entendre que ce qui s’y était passé avait été inouï, unbelievable ! J’avais créé un tel suspense que certains m’avaient écrit pour me supplier de lever le voile : « Mais raconte ! Que s’est-il passé à Pittsburgh ? On veut savoir ! » Mais aujourd’hui, j’ai changé d’avis et je ne raconterai pas Pittsburgh.

Non, attendez… Laissez-moi seulement vous écrire que c’est à Pittsburgh que nous avons fait la connaissance de Mike, un grand gourmand aux cheveux longs et ventre rond, fabriqueur de guitares et joueur de guitare (qui joue… sur sa guitare), cycliste, militant écolo, protecteur de droits divers, rêveur, promeneur, liseur, protecteur d’abeilles, vigneron aussi parfois, faiseur de poubelles, cuisinier pour les pauvres, jardinier pro du compost et enfin, voleur de vélos abandonnés et réparateur de vélos abandonnés. Robin Hood.

Face à Mike, Andrés et moi étions en admiration. Pour une fois, ce n’était pas notre voyage le sujet qui revenait toujours. Mais plus important, Mike et Mo nous montraient qu’habiter et rester au même endroit, ça permet de s’engager, par exemple dans des mouvements d’entre aide, de mener des projets locaux qui nécessitent du temps, de gagner la confiance de ceux qui n’ont pas l’habitude de la donner… Ils nous ont donné envie d’habiter quelque part.

Mike et Mo partagent avec cinq maisons voisines un vaste jardin potager, un verger, des bacs de compost, un poulailler et deux-trois poules, et un gigantesque réservoir d’eau de pluie. On recycle, on échange, on ne gaspille rien. Leur mode de vie contraste fortement avec celui de beaucoup d’Américains (et pas seulement). Mike et Mo nous ont fait connaître John, un pasteur à la main verte qui a mis sur pied Garfield community garden  – qui m’a beaucoup plu parce que ce jardin était un bazar comme au jour de la Création ! D’autres appellent cela de la permaculture. Et quand j’ai demandé à John s’il connaissait un lieu semblable – parce que je rêve en permanence de dormir dans un bazar de fleurs et d’arbres – il m’a parlé de Cornelius.

Puis nous avons traversé les Appalaches, qui sont des montagnes pas très hautes, et ainsi, nous sommes arrivés à Harrisonburg munis d’un nom, d’une adresse, et de dix jours devant nous. Cornelius nous a ouvert les portes de Vine and Fig, une grande maison qui accueille des personnes ayant besoin de remettre de l’ordre dans leur vie. La maison est entourée d’un impressionnant jardin permacole. Nous allons donc passer plus d’une semaine, les pieds sur terre et les mains dans la terre, à semer, dépoter et repoter, à tailler et élaguer, à utiliser le compost et le popo des lapins et des poules comme engrais, à arroser et ramasser les haricots verts et cueillir des pêches.

Vine and Vig est inséré dans une communauté mennonite à côté de qui et avec qui nous vivons. Les mennonites sont des anabaptistes, comme les amishs et les quakers. Ils essayent de vivre le plus simplement possible pour se concentrer sur l’immatériel, entre autres en réduisent le nombre et l’utilisation des appareils électroniques et technologiques. Ils ont des téléphones portables mais ce ne sont pas des smartphones, ils ont des voitures (et non des carrioles comme les amishs) mais elles ont 20 ans et sont toutes cabossées. Les couples essayent de travailler à mi-temps pour passer plus de temps avec leurs enfants – eux ne cherchent pas à accumuler des espèces sonnantes et trébuchantes. Les maisons sont divisées en appartements, on partage le lave-linge et l’aspirateur. Chacune est entourée d’un potager, on mange les fruits du jardin. Les enfants jouent dehors (ce qui est devenu rare aux États-Unis) avec les enfants voisins, qui sont mexicains, congolais, irakiens… Parce qu’à Harrisonburg, il y a une usine (et abattoir) de poulets. C’est là que les immigrés trouvent du travail, qu’ils quittent dès qu’ils le peuvent, pour un autre, même plus loin, même moins payé, parce que le travail dans ce « poultry plant », c’est trop loin de l’American dream.

Et nous, nous aimons vivre dans ce quartier, avec des enfants qui jouent dehors et des parents qui se parlent quand ils se croisent dans la rue. Encore une fois, ça me donne envie d’avoir des voisins. J’aime revoir plusieurs jours de suite les mêmes personnes. Nous sommes invités à déjeuner et à dîner et aimerions rendre ces invitations… Mais nous n’avons pas de cuisine, alors comment faire ? Nous passons plusieurs heures par jour dans le vaste potager, heures de papotte avec d’autres qui, comme nous, sont venus rebrousser leurs manches pour gagner leur ration de soupe. Je retrouve le plaisir de faire quelque chose avec quelqu’un. On n’est pas autour d’une table à se regarder dans les yeux. On est accroupis, les doigts noirs de terre, on fait des petits trous dans lesquels on dépose quelques graines, qui deviendront dans quelques mois ou semaines des haricots ou des courges. Les graines que je plante auront des racines.

Parmi les habitants qui m’ont touchée, il y a Daniel, qui est trop content de parler français. Il est arrivé d’un camp de Tanzanie il y a 10 mois avec sa femme et leurs 6 enfants. Originaires de la RDC voisine, ils ont passé les 7 dernières années de leur vie dans des camps où sont nés 5 de leurs enfants. Vine and Fig leur loue une maison, le loyer n’est pas élevé, un potager s’étale le long des murs, c’est pour eux. « Mais ici c’est dur ! Ici, c’est la course sans arrêt. On n’a pas le temps de regarder la vie, de parler avec sa femme. Il faut courir toujours. Dans les camps, oui la vie est dure. Il n’y a pas d’eau. Pas beaucoup de nourriture. Pourtant, on peut parler avec les amis, réfléchir et voir ses enfants grandir. Je voudrais aller en France. J’aime le français. L’anglais, ce n’est pas possible, je n’y arrive pas. » Daniel travaille de nuit dans l’usine. Il est épuisé, inquiet, mais il sourit devant moi. Il est si content de parler français ! « Le français ! La République démocratique du Congo ! » hurle-t-il les bras en l’air !

Il y a aussi Glenda, du Salvador. Elle a sans doute croisé Daniel dans l’usine de poulets… Mais elle n’y est restée que deux mois, à tordre et attacher les cous des poulets avant de rendre ses gants. Elle nous raconte que la pause déjeuner, d’une demie-heure, était le seul moment où elle pouvait aller aux toilettes et qu’il n’y avait que quelques micro-ondes pour tout le service et que parfois elle n’arrivait pas à faire réchauffer son plat congelé avant la reprise. Sa tâche consistait à sortir les poulets d’un bac à moins 25°C, leur tordre le cou et faire un petit nœud, et au suivant ! Sa main gauche, engourdie par le froid et par le poids des poulets, s’est mise à gonfler. Un jour, Glenda est allée à l’infirmerie, et l’infirmière lui a mis une crème et lui a dit de s’acheter une bande chez Walmart ! (Et de retourner à son poste sans perdre plus de temps)

Je repense à ce séjour à Harrisonburg parce que c’est là que finit le voyage. Mike, Cornelius, Daniel, Glenda et les autres sont les dernières pièces de notre immortelle mosaïque de visages. Peu de temps après les avoir quittés, nous avons su que la vie nous avait pris par la main pour nous emmener vers une autre aventure, celle de la famille. Andrés et moi allons être parents, main dans la main – pour cela il faut lâcher le guidon.

Sceaux, le 5 novembre 2017

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