L’inutile Y’a pire

Quand quelqu’un est dans une passe difficile – une séparation, un coup de stress au boulot… on lui dit pour le rassurer, ou il se dit pour se consoler : « Oh, t’inquiète pas, il y a pire comme situation ». Certes, il y a toujours plus dramatique qu’une déception amoureuse, qu’une engueulade qui passe mal ou qu’un visa que l’on ne reçoit pas.

Andrés et moi sommes en ce moment dans les couloirs noirs de l’administration des étrangers en France. Sur ces chemins glacials, on n’a pas envie de s’attarder… On nous a dit, pour nous aider à relativiser notre situation qui est très loin d’être la pire, que d’autres en vivent des bien plus terribles. C’est censé rassurer, consoler ? L’effet est sur moi inverse.

J’ai lu la semaine dernière un reportage sur les geôles de Daech en Syrie. Depuis que l’État islamique a quitté la plupart des territoires qu’il contrôlait, les portes des prisons ont été ouvertes, et d’anciens prisonniers se mettent à parler. Ceux qui y parviennent – ce qui est déjà remarquable, vu le court laps de temps passé depuis les faits et les témoignages – racontent les tortures qu’ils ont subies. « La torture, c’était pire que la mort », lit-on dans le reportage, avant de découvrir des lignes très précises qui permettent d’imaginer les hommes et les femmes torturés, les bourreaux, les outils de torture, les lieux… C’est à ça, par exemple, que l’on pense quand on dit : « Oh, mais il y a pire ». Or, ça, justement, ne me rassure pas du tout. Ça me fait pleurer.

Je suis de nature optimiste, je positive sur presque tout. Je console, je rassure… Mais ces images en tête, je n’y arrive plus. Où trouver les raisons de l’optimisme ?

Ce qui me fait du bien, c’est d’entendre par exemple des histoires de gens qui aident, comme celle d’une amie qui aide un Congolais malgré les risques pour elle-même puisque l’homme n’a pas le droit d’être en France.

Il y a deux ans, Souleymane vivait avec sa femme et ses deux filles en RDC. Un jour, l’homme qui est à la tête du village lui dit qu’il faut faire exciser sa fille aînée de 4 ans. Souleymane, refusant, demande la réunion du conseil du village. Les sages se réunissent et votent l’excision de la fillette. Souleymane, son épouse et leurs filles quittent leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs amis, leur maison, leur petit commerce, pour chercher abri dans une autre province. Et puis Souleymane, voyant la vie devenir difficile, pense à la France, une vieille mère pour la RDC. Alors il entreprend le voyage, le long voyage qui le mène à travers l’Afrique centrale, le Sahara puis la Libye où il est fait prisonnier. Il réussit à s’enfuir, et à traverser la Grande bleue jusqu’à Lampedusa. Remontée de l’Italie, traversée des Alpes à pied et arrivée dans les rues de Paris. Il fait la même queue qu’Andrés et moi, devant la préfecture de Nanterre, queue dans laquelle l’été dernier encore les étrangers dormaient pour avoir une chance d’avoir un ticket. Souleymane a un papier officiel en tant que demandeur d’asile, ce qui lui octroie un statut et lui donne accès à quelques aides associatives. Il est ainsi logé, il partage une chambre avec un Ukrainien imbibé de jour comme de nuit, qui vomit sa vodka de mauvaise qualité et s’endort sur son vomis. Souleymane prend des cours d’alphabétisation et c’est là qu’il rencontre mon amie. C’est un étudiant brillant, l’esprit vif, gentillesse et discrétion, finesse et sensibilité. Lui aussi, paraît-il, c’est un grand optimiste. Et puis un jour, il apprend que sa demande d’asile est refusée. Alors ? Alors il devient un énième sans papier, il est maintenant expulsable.

Réfugié congolais en Virginie (USA) avec son fils

Andrés, qui est dans l’entre-deux grisâtre de l’administration, n’a pas grand chose en commun avec Souleymane, mais tout de même, être dans ces couloirs (dont nous savons, nous, que nous en sortirons dans trois mois tout au plus) fait toucher du bout du petit doigt de pied ce que vivent des milliers de migrants. C’est d’ailleurs aujourd’hui leur journée. François, le Pape, dit une messe avec  une poignée d’entre eux, les associations relancent leurs appels aux dons et au bénévolat, certains journaux font le point sur le sujet, sortent des chiffres, et puis demain, 15 janvier, ce sera Blue Monday, le 19 janvier, la journée internationale du Pop Corn, le 21 janvier, celle des câlins, le 5 février, la journée mondiale du Nutella, le 20 mars, celle du moineau…

J’ai parlé de Blue Monday comme si tout le monde savait ce dont il s’agissait. C’est la journée la plus déprimante de l’année (selon des sources officielles, la date est calculée en additionnant les déprimants facteurs suivants : c’est lundi, pas envie d’aller au travail + les bonnes résolutions du début d’année sont déjà loin et oubliées + il faut perdre les kilos pris pendant les fêtes et c’est dur + il ne fait pas beau (sauf aujourd’hui, vous voyez !) + le porte-monnaie est vide à cause des cadeaux de Noël, des gros repas et des soldes. Quand Blue Monday tombe le lendemain de la journée mondiale du migrant et du réfugié, ça laisse songeur sur l’importance donnée à ces étrangers.

Je passe du coq à l’âne : j’ai entamé le troisième trimestre de ma grossesse et ce qui est nouveau à ce stade, c’est que je sens très précisément les mouvements de notre bébé. Je peux situer ses jambes, sa tête, je sens quand il change de côté. Mon ventre fait des vagues, c’est très rigolo. Parfois, j’essaye de toucher son pied, et quand j’y arrive, j’ai envie de prendre notre petit bébé dans mes bras. Et finalement, c’est ça qui me fait bien, mille fois plus que tous les  » y’a pire « , censés consoler.

Mère iranienne et sa fille

Femme syrienne et son bébé

Mère française et sa fille

Père ukrainien et son fils

Mère turque et son fils

Mère iranienne et sa fille

Mère kirghize et ses enfants

Mère japonaise et son fils

Mère japonaise et sa fille

Mère japonaise et sa fille

Mère française et sa fille

Parents américains et leur bébé

Sceaux, le 14 janvier 2018

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

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Du kéfir pour les amis

Je ne sais plus ce qui m’a amenée à vouloir ces grains. Mais une fois décidée à faire mes propres boissons, je me suis mise en quête de grains de kéfir de lait et de kéfir de fruits. J’ai cherché des recettes, consulté des forums, et sur un groupe Facebook, j’ai laissé une annonce.

Tout cela se passe chez ma mère au lendemain de Noël. A un moment, elle me dit que son téléphone fixe et sa télévision ne marchent pas – que c’est casse-pieds – et que la Livebox bug une semaine sur deux. Assez tard le soir, Andrés propose d’essayer de réparer tout cela. Finalement, comme il y a trop de câbles et de boîtiers branchés dans le salon et dans le couloir au fond de l’appartement, et que le décodeur, une fois l’initialisation terminée, fait défiler le message « Cette chaîne (TF1) n’est pas accessible », nous appelons l’assistance d’Orange, et je prends les rênes.

J’entre donc en contact avec une personne qui, 50 minutes durant, va me faire remonter le long de câbles et me conduire à des boîtiers et des Wifi-extenders, me mener de prise WAN en prise LAN, me faire débrancher ci pour mettre ça, me dire d’enfoncer une aiguille à coudre dans le trou RESET pendant 15 secondes, à plusieurs endroits et plusieurs moments. J’exécute les indications de la réparatrice, en passant de la satisfaction quand j’ai réussi un branchement ou quand je l’entends dire : « Parfait, maintenant, prenez le câble gris » et que je trouve le-dit câble gris, à l’angoisse quand elle me dit sur le ton d’une mère qui engueule sa fille qui fait des bêtises : « Madame Egnell, à quelle distance se trouve la Livebox du boîtier branché au secteur ? » (problème, il y a 3 boîtiers branchés !) ou bien : « Madame Egnell, s’il vous plaît, regardez derrière le décodeur. La prise WAN est-elle bien reliée par câble au boîtier de la Livebox ? ». Je ris nerveusement, j’ai peur de faire une bêtise… 

Quand, un soir de décembre, le téléphone fixe, la télévision et l’Internet marchèrent enfin sans pépin dans cet appartement des Hauts-de-Seine, après avoir dit merci à la dame et raccroché, je vis Andrés et ma mère bouche-bée, non pas parce que j’avais réussi un exploit, mais parce que j’avais dit « madame » au monsieur pendant toute la durée du sauvetage !

La connexion une fois revenue, je reçus le message d’une certaine Maryline qui me proposait de m’envoyer des grains de kéfir de fruits. Qui croira à ma joie ? Y reconnaîtra le bonheur de celui dont le cœur est touché par la beauté d’un don sans calcul ?

Je n’ai pas encore reçu mes grains, mais je suis sûre qu’ils vont arriver aujourd’hui ou demain. La remise en ordre des câbles Internet a trouvé là son sens : permettre à Maryline, habitante de l’Ardèche, de me faire don, à moi qui me trouve en Région parisienne, de grains de kéfir.

Si je tiens tant à boire du kéfir, c’est parce que cette boisson fermentée contient des tas de bonnes choses, comme des probiotiques, ce qui est parfait pour moi qui souffre, certes de moins en moins mais toujours encore un peu, de douleurs digestives.

On trouve facilement dans le commerce du kéfir en bouteille, mais il n’est pas d’aussi bonne qualité que celui que l’on fait soi-même, à partir de grains. Or, ceux-ci ne se vendent pas. Il faut trouver un donneur. Et ça fonctionne, on en trouve, c’est une chaîne. Moi, je suis certaine que quand mes grains se seront multipliés, j’en donnerai !

– Qui en veut ?

Coréennes voulant faire manger une pomme à Clémence

Dans l’histoire du Père Castor Les bons amis, un matin d’hiver, après une nuit de neige, un petit lapin gris part chercher de quoi manger. Il trouve deux carottes rouges « grosses comme ça ». Il en mange une, il n’a plus faim et porte l’autre à son ami le cheval, son voisin. Mais le cheval n’est pas là. Le lapin pose la carotte devant sa porte, et s’en va. Le cheval est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un gros navet blanc et violet, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il voit la carotte. Il se dit que le mouton frisé doit avoir faim et n’a pas pu sortir à cause de la neige, et il la lui apporte. Le mouton n’est pas là. Le cheval pose la carotte et s’en va. Le mouton frisé est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un gros choux rouge, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il trouve la carotte. Il se dit que le chevreuil a sûrement faim et il la lui apporte. Le chevreuil n’est pas là. Le mouton laisse la carotte et s’en va. Le chevreuil est parti chercher quelque chose à manger. Il trouve un bon choux rouge, il le mange, et n’a plus faim. Quand il rentre chez lui, il voit la carotte. « Une carotte ? Qui me l’a apportée ? Le petit lapin gris a sûrement faim » et il la lui apporte. Le lapin gris s’était endormi… Mais quand il se réveille, il trouve la carotte rouge.

« Et c’est ainsi que du lapin au cheval, du cheval au mouton, du mouton au chevreuil, du chevreuil au lapin…. La carotte a fait le tour des amis. Ah, les bons, les bons amis… »

Joey, Dew et Cain dans un restaurant à Liberty, Indiana

C’est une jolie histoire, elle a bercé mon enfance. Dans cette histoire, la carotte passe d’ami en ami. Dans la vraie vie, c’est un peu comme ça aussi, les amis se donnent des pommes en automne, des cerises au printemps, les œufs du poulailler, un bon livre une fois qu’il est lu, un coffret DVD une fois qu’il est vu, du reblochon fermier rapporté de la montagne, etc.

Et l’étranger ?

Parce que nous parlions de kéfir au début de cette histoire, et parce que, Andrés et moi, nous avons souvent été les étrangers, je repense à une rencontre que nous avons faite dans le Missouri, en juin dernier. Nous avions dormi sous la tente et le matin, il pleuvait. Nous voulions prendre le petit-déjeuner à l’abri : sonner à une porte et demander si nous pouvons nous asseoir sous le porche le temps d’avaler notre muesli et boire un thé. Nous avons sonné chez Karen, qui a évidemment hésité, avant d’accepter. Comme elle avait d’abord hésité, Andrés s’est discrètement assis dehors après l’avoir remerciée. Mais puisqu’elle nous proposait aussi d’entrer chez elle, je suis entrée. Je lui ai raconté les circonstances de notre présence dans son village, et elle m’a proposé du lait pour mes céréales. Je lui ai dit que je ne pouvais pas en boire, et elle a pensé au kéfir – un kéfir qu’elle a fait elle-même ! Elle était si fière, Karen, de son kéfir maison ! Elle avait l’air si heureuse de m’en donner un verre ! Maintenant, elle voulait qu’Andrés entre et en goûte à son tour…

Karen, comme tous ceux qui font eux-mêmes ce genre de boisson, a dû recevoir d’un donneur ses premiers grains de kéfir. Elle ne pouvait pas ne pas partager.

Japonaise dans sa cuisine avec deux étrangers

Paris, le 29 décembre 2017

Texte : Clem
Photos : Andrés

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Une histoire de pain et de chocolats

Nous avons passé le week-end en Normandie, chez ma grand-mère. A 21h20, dimanche soir, celle-ci a vu qu’il n’y avait plus de pain pour le lendemain matin. Dehors, le froid avait pris dans ses bras la colline sur laquelle est posée la maison. Quand on regardait par la fenêtre, on voyait les branches nues des arbres nus se balancer, et on se retournait, préférant la vue des photos sur les meubles, des pommes sur la table et des bûches allongées attendant d’être brûlées. On savait que le chemin vers l’atelier, où se trouve le congélateur à l’intérieur duquel le pain congelé dort jusqu’à ce que l’on vienne le chercher, était fort gadoueux. Je ne voulais pas dire à ma grand-mère « j’y vais » : elle aurait pensé que je ne la croyais pas capable d’y aller seule, ce qui n’était pas vrai. Je savais bien qu’elle irait… J’avais envie d’y aller avec elle, alors j’ai dit : « On y va ensemble ? »

La veille, en se rendant à pied à la mairie du village pour assister à notre mariage, elle voulut prendre un raccourci. Un raidillon qui plongeait vers un fossé. Vêtue du manteau de fourrure de sa mère, elle s’est engagée franco dans la pente, pour couper droit vers la route. Soudain, les quelques convives qui marchaient avec elle la virent déraper et tentèrent de la retenir, en la rattrapant par les poils des manches. Une fois en bas, une voix lui dit de mettre le pied dans le ruisseau plutôt que de tenter un enjambement. Sa botte s’enfonça dans l’eau, l’eau rentra dans sa botte, son pied avait beau tirer vers le haut, il lui était impossible de le sortir de là. Il n’y eut pas de blessé, nos invités et nous-mêmes arrivâmes les pieds humides et boueux à la mairie – ce qui me ravit !


Puis Andrés et moi nous nous sommes mariés.

Dimanche soir, j’ai donc demandé à grand-mère si je l’accompagnais et elle me dit :

– Non, non. J’aime faire des choses un peu difficiles.

Et elle s’enfonça dans le noir avec le manteau de sa mère et ses bottes.

* * *

Rentrés à Paris, je descends dire bonsoir à mon grand-père (maternel), qui habite un étage en dessous. Il est particulièrement joyeux ce soir. Il accueille Andrés chaleureusement et lui offre un triptyque russe de Saint André. Je lui demande s’il a vu les photos qu’Andrés a prises de lui et de Nélly, et s’il les aime.

« Oh, oui. Beaucoup ! »

Nélly, c’est la « vieille amie » de mon grand-père. Quand ils étaient jeunes, ils s’étaient fiancés, puis je ne sais pourquoi, ils ont rompu leurs fiançailles, et se sont mariés chacun de leur côté.

Des décennies plus tard, mon grand-père a aperçue Nélly dans les couloirs de la station RER Châtelet-Les Halles. Cette apparition miraculeuse l’a entraîné à chercher et à trouver son numéro, à l’appeler et…

Depuis, ils se parlent tous les jours au téléphone et Nélly vient voir bon-papa une fois par semaine. Jeudi dernier, Andrés et moi étions là. Nélly avait apporté des truffes Chocolat Passion. Bon-papa a mis sa main sur l’épaule de Nélly, et un peu plus tard, il a pris sa main.

* * *

J’ai de la chance d’avoir des grand-parents aventuriers et amoureux ! Est-ce parce qu’ils sont âgés et qu’ils vivent comme s’il ne leur restait qu’une minute dans ce monde ? Je crois que oui et que c’est pour cela qu’on appelle nos aînés des sages

Mais aussi, ils aiment : l’aventure, se dépasser, ne pas prendre le chemin habituel, une amie de jeunesse, le pain grillé au petit-déjeuner, prendre à main d’unevieille amie, offrir des cadeaux, mettre des vêtements un peu décalés, poser sa main sur une épaule, que leur famille s’enrichisse d’un nouveau membre, revoir les photos qui évoquent de bons moments – plus que la raison.

Cette histoire de pain et de chocolats n’est-elle finalement pas une histoire de sagesse ?

Paris, le 19 décembre 2017

Texte : Clémence Fluxa
Photos : Andrés Fluxa et Marion Leroux

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De la terre à la mater

Après avoir passé le mois de septembre en Argentine, nous sommes arrivés à Paris où nous vivons maintenant. En attendant de voir ce que deviendra ce blog, je ressors de mes brouillons un texte qui était destiné aux Deux pieds sur terre.

Je vous avais laissés aux portes de Pittsburgh, en Pennsylvanie. J’avais laissé entendre que ce qui s’y était passé avait été inouï, unbelievable ! J’avais créé un tel suspense que certains m’avaient écrit pour me supplier de lever le voile : « Mais raconte ! Que s’est-il passé à Pittsburgh ? On veut savoir ! » Mais aujourd’hui, j’ai changé d’avis et je ne raconterai pas Pittsburgh.

Non, attendez… Laissez-moi seulement vous écrire que c’est à Pittsburgh que nous avons fait la connaissance de Mike, un grand gourmand aux cheveux longs et ventre rond, fabriqueur de guitares et joueur de guitare (qui joue… sur sa guitare), cycliste, militant écolo, protecteur de droits divers, rêveur, promeneur, liseur, protecteur d’abeilles, vigneron aussi parfois, faiseur de poubelles, cuisinier pour les pauvres, jardinier pro du compost et enfin, voleur de vélos abandonnés et réparateur de vélos abandonnés. Robin Hood.

Face à Mike, Andrés et moi étions en admiration. Pour une fois, ce n’était pas notre voyage le sujet qui revenait toujours. Mais plus important, Mike et Mo nous montraient qu’habiter et rester au même endroit, ça permet de s’engager, par exemple dans des mouvements d’entre aide, de mener des projets locaux qui nécessitent du temps, de gagner la confiance de ceux qui n’ont pas l’habitude de la donner… Ils nous ont donné envie d’habiter quelque part.

Mike et Mo partagent avec cinq maisons voisines un vaste jardin potager, un verger, des bacs de compost, un poulailler et deux-trois poules, et un gigantesque réservoir d’eau de pluie. On recycle, on échange, on ne gaspille rien. Leur mode de vie contraste fortement avec celui de beaucoup d’Américains (et pas seulement). Mike et Mo nous ont fait connaître John, un pasteur à la main verte qui a mis sur pied Garfield community garden  – qui m’a beaucoup plu parce que ce jardin était un bazar comme au jour de la Création ! D’autres appellent cela de la permaculture. Et quand j’ai demandé à John s’il connaissait un lieu semblable – parce que je rêve en permanence de dormir dans un bazar de fleurs et d’arbres – il m’a parlé de Cornelius.

Puis nous avons traversé les Appalaches, qui sont des montagnes pas très hautes, et ainsi, nous sommes arrivés à Harrisonburg munis d’un nom, d’une adresse, et de dix jours devant nous. Cornelius nous a ouvert les portes de Vine and Fig, une grande maison qui accueille des personnes ayant besoin de remettre de l’ordre dans leur vie. La maison est entourée d’un impressionnant jardin permacole. Nous allons donc passer plus d’une semaine, les pieds sur terre et les mains dans la terre, à semer, dépoter et repoter, à tailler et élaguer, à utiliser le compost et le popo des lapins et des poules comme engrais, à arroser et ramasser les haricots verts et cueillir des pêches.

Vine and Vig est inséré dans une communauté mennonite à côté de qui et avec qui nous vivons. Les mennonites sont des anabaptistes, comme les amishs et les quakers. Ils essayent de vivre le plus simplement possible pour se concentrer sur l’immatériel, entre autres en réduisent le nombre et l’utilisation des appareils électroniques et technologiques. Ils ont des téléphones portables mais ce ne sont pas des smartphones, ils ont des voitures (et non des carrioles comme les amishs) mais elles ont 20 ans et sont toutes cabossées. Les couples essayent de travailler à mi-temps pour passer plus de temps avec leurs enfants – eux ne cherchent pas à accumuler des espèces sonnantes et trébuchantes. Les maisons sont divisées en appartements, on partage le lave-linge et l’aspirateur. Chacune est entourée d’un potager, on mange les fruits du jardin. Les enfants jouent dehors (ce qui est devenu rare aux États-Unis) avec les enfants voisins, qui sont mexicains, congolais, irakiens… Parce qu’à Harrisonburg, il y a une usine (et abattoir) de poulets. C’est là que les immigrés trouvent du travail, qu’ils quittent dès qu’ils le peuvent, pour un autre, même plus loin, même moins payé, parce que le travail dans ce « poultry plant », c’est trop loin de l’American dream.

Et nous, nous aimons vivre dans ce quartier, avec des enfants qui jouent dehors et des parents qui se parlent quand ils se croisent dans la rue. Encore une fois, ça me donne envie d’avoir des voisins. J’aime revoir plusieurs jours de suite les mêmes personnes. Nous sommes invités à déjeuner et à dîner et aimerions rendre ces invitations… Mais nous n’avons pas de cuisine, alors comment faire ? Nous passons plusieurs heures par jour dans le vaste potager, heures de papotte avec d’autres qui, comme nous, sont venus rebrousser leurs manches pour gagner leur ration de soupe. Je retrouve le plaisir de faire quelque chose avec quelqu’un. On n’est pas autour d’une table à se regarder dans les yeux. On est accroupis, les doigts noirs de terre, on fait des petits trous dans lesquels on dépose quelques graines, qui deviendront dans quelques mois ou semaines des haricots ou des courges. Les graines que je plante auront des racines.

Parmi les habitants qui m’ont touchée, il y a Daniel, qui est trop content de parler français. Il est arrivé d’un camp de Tanzanie il y a 10 mois avec sa femme et leurs 6 enfants. Originaires de la RDC voisine, ils ont passé les 7 dernières années de leur vie dans des camps où sont nés 5 de leurs enfants. Vine and Fig leur loue une maison, le loyer n’est pas élevé, un potager s’étale le long des murs, c’est pour eux. « Mais ici c’est dur ! Ici, c’est la course sans arrêt. On n’a pas le temps de regarder la vie, de parler avec sa femme. Il faut courir toujours. Dans les camps, oui la vie est dure. Il n’y a pas d’eau. Pas beaucoup de nourriture. Pourtant, on peut parler avec les amis, réfléchir et voir ses enfants grandir. Je voudrais aller en France. J’aime le français. L’anglais, ce n’est pas possible, je n’y arrive pas. » Daniel travaille de nuit dans l’usine. Il est épuisé, inquiet, mais il sourit devant moi. Il est si content de parler français ! « Le français ! La République démocratique du Congo ! » hurle-t-il les bras en l’air !

Il y a aussi Glenda, du Salvador. Elle a sans doute croisé Daniel dans l’usine de poulets… Mais elle n’y est restée que deux mois, à tordre et attacher les cous des poulets avant de rendre ses gants. Elle nous raconte que la pause déjeuner, d’une demie-heure, était le seul moment où elle pouvait aller aux toilettes et qu’il n’y avait que quelques micro-ondes pour tout le service et que parfois elle n’arrivait pas à faire réchauffer son plat congelé avant la reprise. Sa tâche consistait à sortir les poulets d’un bac à moins 25°C, leur tordre le cou et faire un petit nœud, et au suivant ! Sa main gauche, engourdie par le froid et par le poids des poulets, s’est mise à gonfler. Un jour, Glenda est allée à l’infirmerie, et l’infirmière lui a mis une crème et lui a dit de s’acheter une bande chez Walmart ! (Et de retourner à son poste sans perdre plus de temps)

Je repense à ce séjour à Harrisonburg parce que c’est là que finit le voyage. Mike, Cornelius, Daniel, Glenda et les autres sont les dernières pièces de notre immortelle mosaïque de visages. Peu de temps après les avoir quittés, nous avons su que la vie nous avait pris par la main pour nous emmener vers une autre aventure, celle de la famille. Andrés et moi allons être parents, main dans la main – pour cela il faut lâcher le guidon.

Sceaux, le 5 novembre 2017

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Le bras tatoué : « I love you Mom »

Je les aime ces têtes rasées ou barbues, ces corps ronds ou frêles, ces bras chevelus ou tout blancs, mais tatoués toujours. On en a vus, des bad boys. Ils nous attirent parce que leurs tatouages indéchiffrables sont des messages d’amour à leurs enfants, leur tête rasée est une promesse faite à leur mère, leur gros ventre témoigne d’un penchant pour le chocolat, leurs godasses ont fait la guerre, parce qu’ils ont offert leur dernière paire à des copains qui en avaient besoin et quand ils ont les yeux bleu, ils me rappellent ceux de mon père.

Dew, Joey et Cain

Joey, Dew et Cain dans un restaurant à Liberty, Indiana

Trois mecs sont garés sur le bord d’une route à l’est de l’Indiana, les bras en l’air pour que nous ne manquions pas de nous arrêter à leur côté. Ils ont l’air de ne pas avoir dormi depuis une semaine, l’un est pied-nus, l’autre tient une bière dans la main et une autre dans la poche, le troisième, c’est bien simple : nous ne voyons pas son visage. Ils nous ont dépassés en voiture, ont vu nos poids-lourds et se sont dit que ce serait marrant de… Plus tard, ils nous diront qu’ils ont d’abord été timides, qu’ils n’osaient pas nous arrêter mais qu’ils se le sont proposés comme un défi. Timides, eux ? Je ne peux pas le croire !

Et voilà, ils nous détaillent de haut en bas, nous interrogent, éclatant de rire, hurlant presque, se tapant sur la cuisse… Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, mais je commence à me détendre. Allons au resto ! Avant d’entrer, Dew freine sec : « Ici, les gens jugent sur l’apparence. Je te promets que quand nous allons entrer dans le resto, tout le monde va nous regarder et nous faire sentir qu’il vaudrait mieux que nous partions. » Mais les serveuses ont l’air autrement disposées.

À table, c’est à leur tour de parler.

  • Il y a une dizaine d’années, Dew n’était pas très en forme… Il passe assez vite sur les détails, le fait est qu’il a remonté la pente et fait maintenant de la prévention suicide. Il donne des speechs dans des collèges et lycées, fait du coaching individuel et de la communication pour que ce que les maux des adolescents ne les privent pas de connaître la beauté que la vie réserve à ceux qui l’ont.

  • Joey se passionne pour les espèces animales en voix de disparition. La mort du dernier rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest en 2011) lui a fendu le cœur. Il m’assure qu’il a pleuré. Pour le moment, il est Marine, encore quelques mois et il aura droit de faire de la zoologie dans une université pour ensuite changer le monde – c’est lui qui l’a dit, le plus sérieusement du mode et j’aime le prendre au sérieux.

  • Et Cain, lui, c’est rien de moins qu’un accident de voiture qu’il raconte, les yeux agrippés aux miens. Il avait 16 ans. Son cœur s’est arrêté, les médecins ont annoncé sa mort à ses parents, mais il s’est avéré qu’ils se sont trompés. Dew a plongé dans le coma et il y est resté plusieurs interminables semaines. Quand il en est sorti, les nouvelles ne furent pas gaies : on lui prédisait un avenir paralysé. Mais Cain s’est remis à parler, à entendre, à marcher, à réfléchir, à vivre, et chaque matin, à la seconde où il prend conscience qu’il respire, il sourit, garde les yeux fermés, et sourit.

Les trois potes nous racontent leur soirée de la veille, complètement disjonctée, et en passant ils nous enseignent quelques mots d’argot pour décrire le carnage… Je guette les voisins de table, les serveuses : va-t-on nous demander poliment de sortir ? Je vois au contraire, soulagée, que l’on continue de remplir les tasses de café et que Dew, Cain et Joey continuent de rire et de dévorer leur petit-déjeuner et de vider leurs tasses, encore et encore, en faisant des sourires aux serveuses qu’elles leur rendent avec coquetterie.

Stan

Dans un petit village au milieu des Appalaches, Andrés et moi venons de faire notre lit dans un garage. Le pasteur de la Church of Christ a sorti sa voiture et à la place nous avons étendu nos matelas. Nous venons de dîner.

Allons au bar.

Une affiche sur la porte prévient que le lieu est fumeur, et je crains de rentrer dans un aquarium, mais il n’en est rien : la salle est presque vide ! Nous observons le barman, qui ne tient pas en place. Il s’ennuie à mourir. Il cherche quelque diversion à la TV – pas longtemps, parce que nous avons entrepris de le faire parler ! Il nous parle de son enfance, sur trois continents, de ses anénes dans l’armée. Il nous montre ses blessures et son bras plus court que l’autre. Il nous offre des verres que je ne me sens pas de refuser. Il fait le dur. Il est dur. Juste avant la fermeture, nous quittons le bar, après avoir confirmé à Stan que nous viendrons bien le lendemain. Parce que Stan, sous son air de gros dur, nous a invités à prendre une douche et le petit-déjeuner chez lui.

Nous y sommes. Chez lui. Chez Stan. Pas très à l’aise. Il a trois énormes chiens qui portent des colliers connectés à un boîtier qui commande des chocs électriques. Les chiens viennent nous sentir et nous lécher et pour qu’ils ne nous mordent pas, Stan a le doigt sur la gâchette. Ça me fait peur et j’ai peur d’avoir peur parce que je sais que les chiens sentent tout et si j’ai peur ils vont…

Stan est speed. Il nous sert un petit-déjeuner, nous dit d’être à l’aise, nous propose du thé, du café. Mais nous n’arrivons pas à nous détendre. Il y a quelque chose de bizarre. Nous essayons de le comprendre mieux. La meilleure façon de ne pas avoir peur, c’est de se connaître. Mais ce qu’il nous dit, c’est qu’il n’aime pas les gens, qu’il ne se fait pas de copains dans cette ville où il vient d’arriver, que les gens sont froids et sur la réserve, qu’il n’y a pas de solidarité, c’est du chacun-pour-soi. Il nous dit froidement que quand il est derrière le bar, il porte un masque pour avoir l’air sympathique, mais dans la vrai vie, il n’est pas sympa, c’est un jerk. Quand il dit ça, je suis seule avec lui, Andrés est sous sa douche. Stan va chercher des fruits, des tonnes, nous dit d’en profiter – c’est trop bon – et d’emporter tout ce qu’on n’aura pas mangé. Quand je pars sous la douche, il me demande si nous aimons la quinoa : il va en faire, que nous pourrons emporter dans nos tupper, et il y a trois paquets au choix, il en met un sur le feu et glisse les deux autres dans le sac de petites choses qu’il veut que nous emportions.

Finalement, nous parlons de son boulot : Love First, Inc. Il est président de cette asso qui offre du soutien matériel et affectif aux enfants et jeunes. Il nous dit qu’il faudrait planter des légumes en plus de fleurs, il faudrait que les énergies vertes soient gratuites (dans certains États américains, il est interdit de recueillir l’eau de pluie), que son rêve est de voir les pommiers et les noyers envahissent les cours des écoles. Il nous dit d’aimer la vie, de respecter la vie, dans sa plus petite forme. Il parle de tout ça, Stan le dur. Silence. Andrés lâche enfin : « Je vote pour toi ! » Rire.

L’inconnu sous le porche

Dernier personnage de cette série : pourquoi ne pas lire ce qu’a dit Andrés sur cet homme:

Comme souvent au cours de ce voyage, nous avons rencontré l’homme sous le porche parce que nous recherchions un endroit pour dormir. Nous pourrions avoir campé près de la rivière : c’était permis, gratuit et convenable. Mais le problème était que le train, sur la rive opposée, passait à chaque heure, y compris celles de la nuit. Nous avions déjà souffert au cours des nuits précédentes du long bruit métallique accompagné, comme si cela ne suffisait pas, d’un sifflement en rien pas discret.

« Pas ce soir », avions-nous décidé en raison du sommeil nécessaire, et nous avions quitté la route qui longeait la rivière, elle-même à côté de la voie ferrée, pour entrer dans Liberty. Nous nous y sommes enfoncés jusqu’à être certains que nous n’entendrions pas le bruit du train, et puis nous avons choisi, au hasard, une porte à laquelle frapper.

Quand il est apparu, j’ai pris peur. L’idée était de demander si nous pouvions planter la tente dans le jardin, mais j’ai pensé un moment utiliser la stratégie d’évasion bien utile dans des situations qui n’inspirent pas confiance. Cette stratégie, pour ne pas l’appeler mensonge, consiste à remplacer à la volée l’intention première par une demande tout à fait autre : « Ah bonjour, excusez-moi de vous déranger. Pourrions-nous utiliser le robinet extérieur pour remplir nos bouteilles d’eau ? »

Je sais : une honte. On ne juge pas une personne sur son apparence… Ça ne se fait pas.
Ce type, comme vous pouvez le voir, avait l’air d’un dur. Mais c’était un amour.

Comment ai-je pris la photo ?

Deux clés : la sympathie avec le personnage et la symétrie. Sincèrement, je ne pensais pas qu’il accepterait. De toute évidence, son aspect n’était pas le plus adéquat pour un portrait, mais heureusement, il n’avait pas honte. Par ailleurs, la composition est simple. Ici, j’ai choisi une composition symétrique : notre ami se tient donc au centre, encadré par le porche, les escaliers et les fenêtres de chaque côté. Quant à l’éclairage artificiel au dessus de sa tête, je n’y suis pour rien. La lampe était déjà allumée ; elle apporte sans aucun doute un petit plus.

Détails techniques :

Appareil photo : Canon 700D
Objectif : Sigma 17-50 mm F / 2,8 DC OS HSM
ISO : 200
Vitesse : 1/50
Ouverture : 8,0
Éclairage : Environnement naturel et artificiel.
Edition : Lightroom. Modification des valeurs de base telles que l’exposition et le contraste.

Source : Andresfluxa.com

19 juillet 2017
Chevy Chase, Maryland

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Midwest

Champs de maïs jusqu’au fond de l’écran, des restaurants, maisons et personnages à la Hopper, le Missouri bordé de mangroves, des feedlots et de moustiques : où sommes-nous ? Où vous emmené-je ? L’est du Colorado, le Kansas, le Missouri, le sud de l’Illinois, l’Indiana puis l’Ohio : c’est notre Midwest, souvent considéré comme une parenthèse entre les incontournables et grandioses Montagnes Rocheuses et le chapelet de grandes villes de la côte est. Nous n’y sommes plus. Sur le moment, je n’en ai rien dit, je n’ai pas écrit, j’ai aimé la traversée sans donner de compte. Mais maintenant, avec les souvenirs qui surgissent…

Je n’ai pas beaucoup entendu : « C’est comment le Kansas ? » Parce qu’il est connu pour ses plats, ses vastes ranchs et ses agriculteurs armés jusqu’aux dents, on ne s’en fait pas une autre image. Certes, les routes sont tracées à la règle, mais le plan est rigolo : c’est un quadrillage. Oui, pour le cycliste, c’est lassant, mais c’est le moment d’écouter – enfin ! – tous ces podcasts téléchargés au cour des derniers mois et jamais écoutés parce que jusqu’à là, vous étiez trop occupés à regarder le paysage. L’autre option est de s’échapper dans des rêveries. Le long de ces routes, il y a des champs infinis – très beaux le matin et le soir, et des feedlots qui ne me font pas regretter la viande que je ne mange plus. En fonction du vent, on les sent avant de les voir, c’est une puanteur plus poignante que les porcheries d’Espagne (dont j’ai parlé ici). Les bêtes sont regroupées dans des enclos en fonction de leur taille et poids, et bon, leur dortoir n’est pas bien grand. Dans tous les sens du terme, ça fait mal au cœur. Un jour, nous avons rencontré des cow-boys qui nous ont montré leur ranch où ils élèvent des bovins. J’allais leur sauter au cou en voyant les animaux s’épanouir en liberté dans les vastes prairies, j’allais les féliciter pour leur résistance à la cruelle industrie de la viande… Avant d’apprendre qu’ils ne s’occupent que de reproduction et que dès que les veaux sont assez grands, ils gagnent le feedlot.

Les routes du Midwest nous mènent à des villages bien peu peuplés. Nous avons hâte d’arriver parceque nous savons d’avance que nous y serons bien. Ils sont silencieux, peu agités, peu peuplés. C’est le calme, la paix, la tranquilité. Les habitants n’ont pas la clé de leur maison, la confiance règne. Il y a peu de commerces (ce qui n’aide pas à maintenir la population) et plus de personnes dehors qu’ailleurs (nous sommes surpris, en général, de trouver si peu de monde, si peu d’enfants dehors. J’espère, sans doute en vain, qu’ils ne sont pas devant un écran toute la journée…) Un bon exemple est Marquette, KS. La Poste est ouverte, ainsi que la piscine et le musée de la moto, il y a aussi un bar et une bibliothèque. Andrés, qui y a passé un bon moment, reçoit toujours des emails de la bibliothécaire de 84 ans ! Dans un autre, un beau dimanche, c’était la fête aux vielles voitures et aux tartes. Nous avons mangé une apple and strawberry pie à nous deux que je n’oublierai jamais à cause du mal de ventre qu’elle m’a collé ! La kermesse était très joyeuse, très familiale, très glacière, assiettes en carton, canettes de rootbeer et tupperwares de coleslaw. Stand de barbe-à-papa, stand de hot-dog, stand de hamburgers-frittes, stand de pop-corn qui vend des sachets plus longs qu’un fémur. Une famille nous a pris sous son aile, et en deux minutes nous étions invités aux quatre coins du pays. Sur les petites routes du Midwest, nous nous sentons bienvenus.  

Dans le Missouri, nous roulons sur une piste cyclable : c’est le Katy trail. Comme nous l’aimons et que nous ne sommes pas pressés, nous nous proposons un maximum de 50 km par jour. Andrés veille à ne pas dépasser la limite qui nous laisse du temps pour nous arrêter au moindre motif. Andrés et moi nous sommes mis au yoga. J’ai photographié les pages d’un livre indiquant des postures et je coach Andrés qui y prend goût. A l’ombre de platanes, nos tapis déroulés sur l’herbe, nous respirons profondément et dérouillons nos corps trop habitués à la position du cycliste. Parfois, quand nous sommes chez des gens, après avoir appris que madame fait des ménages ou que monsieur travaille à l’usine, je leur demande s’ils ont mal au dos, et comme c’est souvent le cas, hop, je me mets à quatre pattes et leur montre un exercice qui pourrait leur faire du bien. Cinq minutes plus tard, après les avoir convaincu de l’importance des étirements et autres mouvements (la respiration !), nous sommes tous par terre à faire la fameuse  » cat and cow « .

Plus nous avançons, moins nous avançons vite. Premièrement parce que rien ne nous presse à la vitesse. Nous avons des visas de 6 mois et nous comptons bien en profiter jusqu’au bout. Puis, nous sommes bien, ici (c’est-à-dire l’ici et maintenant de chaque instant). Nous sommes généralement de bonne humeur et en forme. Quant aux Américains, nous les côtoyons de près puisque tous les soirs, nous frappons à une porte au hasard pour demander la permission de dormir dans le jardin de derrière. Certains disent « oui, oui, c’est bon » et referment immédiatement leur porte et click, loquet, s’enferment chez eux. Comme nous savons que nous ne les verrons pas une seconde de plus, nous faisons demi-tour en quête d’une autre maison. Ceux, au contraire, qui s’aventurent hors de chez eux, étudient nos vélos et nous emmènent dans le dit backyard passeront certainement une bonne soirée. En effet, nous sommes ravis de raconter la Turquie et l’Iran, la Chine et le Japon, de parler d’argent (ça intéresse beaucoup), de montrer des photos, de prendre des photos qui seront ensuite passées de memory à memory : seulement et uniquement si nous sentons que nos hôtes en ont envie. Le cas échéant, nous encourageons monsieur à nous montrer les trésors cachés dans le garage et nous demandons à madame qui sont ces personnes sur les photos du frigo – parce que ça y est, nous sommes admis à l’intérieur, l’antre sacré ! Andrés ne quitte pas son appareil photo et moi je n’ai aucune arrière pensée d’exploitation puisque je n’écris plus pour le blog ! (En revanche, je note tout dans mon carnet)

Un soir, dans un village tout en pentes, nous avions planté notre tente sur une surface plate, un petit carré de basket. Le panier n’était plus, mais le béton était resté. C’était chez le voisin, absent quelques jours, mais Vinnie nous avait donné feu vert : le propriétaire du terrain, un sportif lui-même, comprendrait et accepterait notre présence. Donc bonne soirée avec Vinnie, dîner chez d’autres voisins (un dîner de sandwichs debout dans la cuisine) et puis à 22h30, nous sommes au lit, quand soudain nous entendons des cris : « Qu’est ce que vous foutez là ! Vous êtes qui ? Qui vous a permis ?! Pour qui vous prenez-vous de squatter chez les gens comme ça !? » Oups aïe aïe aïe. Je sors ma tête, suis aveuglée par une lampe torche mais j’explique la situation. Et comme le type ne veut pas comprendre et que sa femme derrière lui dit : « Vous pourriez être des assassins et me poignarder dans mon sommeil », Andrés va chercher Vinnie. Mais Vinnie est saoul et la situation l’énerve et le voisin dit attention, moi j’ai des armes chez moi, et Vinnie dit : ben moi aussi, figure toi ! Et l’autre : ah ouais, et bien vas-y, montr’-les ! Les femmes poussent des cris, et là-dessus le propriétaire du terrain sur lequel nous sommes installés arrive, vient nous voir et nous dit d’emblée : « Vous pouvez rester, vous avez raison de vous êtes installés là parce que dans ce village, il n’y a que des pentes. Je ne sais pas ce qui lui a pris, mais ne vous inquiétez pas, dormez tranquillement. » Ce que nous ferons. C’est la seule histoire de ce genre que nous ayons à raconter en deux ans.  

Nous traversons ainsi l’Illinois, l’Indiana et l’Ohio selon la même routine, des rencontres bonnes et rarement moins bonnes, des températures qui augmentent à faire peur, des longues pauses à l’ombre, beaucoup de yoga, de bonnes lectures (je suis dans ma periode romans, avec entre autres Purple Hibiscus, de la Nigériane Ngozi Adichie que je recommande) peu d’ordinateur, beaucoup de yoga, des villages où la bibliothèque est ouverte, et d’ailleurs on hésite à la voir comme le premier signe d’une renaissance ou comme la dernière résistante avant la fermeture de tout commerce et lieu public.

Et un beau jour, nous arrivons à Pittsburgh, et ça c’est une belle histoire que je raconterai un autre jour.

Washington DC

13 juillet 2017

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AndresFluxa.com : Le voyage en photos

Quelque part entre les Rocheuses et le Mississippi, Andrés, par un tour de passe-passe, a donné naissance à AndresFluxa.com. Ce site a pour vocation de présenter ses photos à partir des premiers mois de son voyage à vélo en Amérique Latine jusqu’aux portraits réalisés hier, aux États-Unis.

En vous baladant sur cette page, vous verrez les photos du voyage triées par région (Amérique Latine, Europe de l’Ouest, Balkans, de la Turquie au Kazakhstan, etc) ainsi que des projets photographiques (Cuisines, Bouzkachi) et des portraits. Le blog présente des photos plus récentes et anecdotiques.

A venir

Sur le blog, Andrés va publier cet été une série intitulée « Comment ai-je pris cette photo ? » Une photo par article. Un texte court. Comment avons-nous rencontré la personne photographiée ? Pourquoi Andrés a-t-il placé le sujet au centre / sur un côté ? A-t-il ajouté une lumière artificielle, a-t-il changé le décors, qu’a-t-il demandé au sujet ? Andrés parlera de ses photos, avec le désir de partager sa démarche et sa passion.

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