Une cabane à côté de la rue Lénine

Une invitation dans la cabane des bois d’une de mes élèves Rom fait écho à une brève rencontre dans un marché parisien.

« Madame, vous savez que j’habite pas quelque part ? J’habite dans une cabane, dans la forêt. Vous voulez venir ? » Je suis invitée chez Rosa, dans sa cabane.

Après l’école – Rosa est une de mes élèves – nous nous dirigeons vers la forêt qui encercle la cité. Barres d’immeubles, vélos sur les balcons, boucheries hallal, la rue Lénine… puis nous y sommes. Les rayons obliques du soleil d’après-midi nous suivent dans la forêt, et je découvre la cabane le long de la voie ferrée. Un premier train passe à toute allure et me surprend. Les autres trains continueront de déranger le calme du bois. L’habitation se trouve au milieu d’un territoire délimité par un grillage. Il y a donc une entrée. Mais pas de porte d’entrée : juste un trou dans le grillage. Des miroirs récupérés ont été placés contre les arbres, reflétant les couleurs et les mouvements doux de la forêt. La cabane est de planches composites et de couvertures criardes. A l’intérieur, c’est très ordonné.

Rosa me dirige vers ses parents. Sa mère s’approche sans lever le visage. Son père, cigarette à la main, m’offre un sourire chaleureux et me regarde droit dans les yeux. Les petits frères : celui de 8 ans s’est enfui de l’école et est rentré seul. La directrice, inquiète et énervée, appelle au moment où j’arrive. Rosa prend le téléphone pour lui dire que Sandro est bien là. Les parents et Rosa, à l’unisson, grondent l’enfant en Romani, la langue des Roms. Et Andrei, 3 ans, que je ne verrai pas quitter son vélo avec petites roues. Pas facile de rouler dans la forêt, entre les racines et les bosses.

Sandro et Rosa, dans leur famille de 30 cousins, sont les seuls à être scolarisés. Leur mère ne parle pas français, et leur père le parle très mal. Ils sont arrivés il y a six ans, mais ne connaissant pas de Français, leur intégration est trop lente. Ce qu’ils regrettent. Ils ne veulent pas habiter avec d’autres Roms, car les camps sont trop sales et bruyants. Mais vivre avec les Français c’est compliqué aussi. Cela dit, dans le 93, les gens sont moins racistes qu’en Roumanie. Alors ils restent, et ils espèrent apprendre le français, travailler, et s’intégrer.

La mère de Rosa me demande comment faire pour éviter la chute des cheveux. Visiblement, elle est angoissée et ses cheveux lui tombent par poignées. Le père de Rosa a les yeux qui brillent en me disant : Demain je commence les cours de français, et j’aurai un rendez-vous pour le travail.

Ni eau courante ni électricité. Pas facile pour la vie quotidienne, le linge, la cuisine, les devoirs. En hiver, ils feront du feu. Il y a un mois, la police les a autorisés à vivre là, sous les arbres, le long de la voie ferrée, à condition qu’ils ne soient pas rejoints par tous les cousins… C’est d’ici qu’ils commencent une nouvelle vie, loin des campements et de la stigmatisation, loin des regards fuyants, des amalgames.

Ils veulent une nouvelle chance, simplement une chance pour leurs enfants qu’ils scolarisent. Rosa veut être policière et vivre en France. Elle m’a invitée chez elle parce que « j’ai vu que vous n’étiez pas raciste. Moi j’aime bien notre cabane, c’est joli. Je pense que tu vois qu’elle est jolie. »

***

Ce matin, au marché de la rue d’Aligre, à Paris, j’ai retrouvé après plusieurs mois sans le voir mon vendeur égyptien, Sif. Entre les courgettes et les raisins, je lui ai demandé un peu d’aide pour enrichir mon vocabulaire arabe, qui me sera peut-être utile dans la cité où j’enseigne. Il est tout sourire en me disant qu’il a commencé cette semaine des cours de français. Nous discutons et le temps passe, et il remplit mon sac à dos de pêches, de citrons, d’avocats, à coups de « c’est cadeau ».

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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Un commentaire pour Une cabane à côté de la rue Lénine

  1. Leslie dit :

    Je cherche le « j’aime » à la fin de l’article mais je ne le trouve pas. Ah oui c’est vrai, on est loin de tout ça ici. Loin du M’as-tu vu et de la vie fictive, c’est la vraie vie des vrais gens du vrai monde qui ressort de tes textes et j’aime tellement ça ! Mmhh je m’en délecte…

    J'aime

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