Ma table de travail

Dans cette double publication, deux regards se croisent et révèlent les contrastes d’un même monde rempli de mondes. La libre interprétation du thème   » Ma table de travail  » a donné naissance à deux textes bien distincts et évocateurs. En août 2014, les voyages d’Andrés et de Clémence en Colombie se sont unis. Puis, chacun a suivi son chemin avec l’idée de se revoir au Mexique, quatre mois plus tard. En attendant, ils vivent des réalités très différentes : Andrés parcourt l’Amérique Centrale à vélo et Clémence travaille à Paris.

Ma table de travail. Andrés Fluxa

Cobán, Guatemala, le 7 novembre 2014. « Et ton vélo, combien pèse-t-il ? Et qu’y a-t-il dans tes sacoches ? As-tu une tente ? » Voici quelques unes des nombreuses questions que me posent ceux qui voient mon vélo. J’ai l’habitue de répondre que mon vélo est ma maison : « Tout est là : la cuisine, la salle de bain, la chambre et le bureau ». Et même s’il ne s’agit pas d’un bureau classique, avec une table, la clim’ et un portemanteau, c’est ma façon nomade de travailler. Quand j’ai commencé à préparer ce voyage, je me suis dis que je n’emporterai pas beaucoup d’affaires. C’est ainsi qu’au début, j’ai décidé que je ne prendrai pas d’ordinateur portable avec moi. « Voyager léger et simplement », telle était ma devise et ma philosophie. Mais la simplicité m’a joué un mauvais tour. Faute d’ordinateur personnel, je devais utiliser celui des autres et la carte mémoire de mon appareil photo a fini par être infectée par un virus. Résultat : j’ai perdu des milliers de photos prises en voyage. Une catastrophe. J’ai dit C’est bon, et j’ai acheté un ordinateur portable pour éviter de continuer à perdre des photos, j’ai mis mon orgueil de côté et j’ai subtilement modifié ma devise et ma philosophie en « Voyager léger mais être auto-suffisant ». Voilà, depuis plus d’un an je voyage avec un petit portable de seulement 1GB de mémoire. Il est lent. Il m’arrive que mon système nerveux explose ; il m’arrive que je veuille l’envoyer contre un mur. Mon côté rationnel m’arrête en m’avertissant des conséquences économiques, mais chaque fois qu’un clic en trop sature sa mémoire insuffisante, je continue à vouloir le détruire dans une espèce de catharsis technologique. Aujourd’hui est un jour de travail. Et oui, ceux qui pensent que quand on voyage à vélo on ne travaille pas se trompent (du moins se trompent-ils qu’à moitié). Il y a du travail. Ce n’est certes pas le genre de travail routinier auquel j’étais habitué auparavant, mais il y a des choses à faire. Prenons quelques exemples, au delà du fait de pédaler, de veiller à l’entretien du vélo, d’acheter de quoi se nourrir, de cuisiner et de laver son linge. En ce qui concerne la photo, il faut trier les images, les éditer et générer une copie de sécurité virtuelle pour au cas où. En ce qui concerne mon site internet, il fait mettre à jour chaque section et batailler avec le programmateur pour obtenir les modifications (ce qui me laisse dans le même état que mon ordinateur si lent). En ce qui concerne l’écriture, il faut chercher des histoires, faire des interviews, écouter les enregistrements audio des conversations, les retranscrire et mettre en forme le texte. Et enfin, en ce qui concerne la sphère sociale, il s’agit de chercher des contacts dans les villes qui suivent et répondre aux messages de la famille et des amis, en particulier les messages quotidiens d’une mère inquiète : «  Mon fils, tu manges bien ? Où dors-tu ce soir ? Fais attention aux voitures et aux camions sur la route ». Pauvre maman… Pour des raisons évidentes, les voyages à vélo sont en général de longue durée. Ce qui oblige souvent les cyclistes à voyager avec un budget serré. Ils sont donc fréquemment recourt aux pompiers pour passer la nuit à moindre frais. Aujourd’hui, ma table de travail est la table de la cuicine des pompiers de Cobán, au Guatemala. A côté de mon petit et lent ordinateur, j’ai (pour que ma mère s’inquiète) un repas insuffisant pour un cycliste :  » Soupe de pâtes instantanée Laky Men « , c’est écrit comme ça.  » 15 % en plus « , encore heureux.  » Recette originale « , c’est douteux…   » Avec sachet de sauce épicée « , bon, passons.  » Goût viande « , ou du moins c’est ce qui est écrit… Alors que j’écris, je peux à peine me concentrer. Dehors, l’ambiance est plus agitée qu’habituellement. Dans un instant commence un atelier de formation sur la prévention Ebola et plusieurs organismes de la ville sont invités. Puis, cette nuit, comme d’habitude quand je dors dans un endroit comme celui-ci, l’alarme retentira pour une quelconque urgence et obligera les pompiers à sortir à toute vitesse de la caserne. Ils ne se préoccuperont pas du tout – et c’est normal – de mon sommeil troublé lorsqu’ils mettront en route camions et sirènes. Demain, ma table de travail est une nouvelle inconnue : peut-être une église, ma tente plantée dans un champ ou chez une famille, une autre qui m’ouvrira ses portes. Ainsi, jour après jour, ma table de travail se déplace. Et ce faisant, jour après jour, les pompiers de Cobán resteront là où ils sont, alertes à l’alarme qui sonnera pour une nouvelle urgence. (Texte original en espagnol) Ma table de travail. Clémence Egnell

Je suis née en Indochine, quelle belle terre ! Ceux qui débarquent sont émerveillés par les hauts arbres. Et certains les aiment tellement qu’ils veulent repartir avec, décident d’en faire commerce, et se mettent à les abattre, laissant sur ces terres tropicales des hectares de désolation… C’est de là que je viens. Par bateau je suis venue en Europe. J’ai connu plusieurs pays avant de me me fixer en France, d’abord dans le Nord. J’habite maintenant à Paris, dans une rue charmante du quartier latin. J’ai quatre pattes, je suis longue et blonde. Je ne peux pas dire que je sois née sous cette forme là : j’ai subis bien des opérations. Pourquoi toujours vouloir changer et transformer ? Si on dit que la nature est bien faite ! J’habite chez Clémence. Avant elle, j’étais chez Pierre et ensuite chez Pierre et Constance. Constance et Clémence sont cousines. Clémence s’appelle Clémence mais ses parents voulaient l’appeler Constance mais la cousine Constance est née juste avant Clémence alors le prénom était pris. Avant d’être table de cuisine chez Constance et Pierre, j’étais table à tout faire chez Pierre. Puis Pierre a rencontré Constance et alors que j’ai servi à chaque repas, j’ai entendu leurs conversations sur le Grand Paris, la guerre en Syrie, le dernier livre de Mario Vargas LLosa et les potins du FRAT. Mais ça c’était au début ! Ensuite je les entendais parler de leur amour, puis de leur mariage, puis du reste. Chez Clémence, c’est sympa. IL y a du passage. Plein de gens autour de moi, tout le temps. Du silence. De la musique. Il y a trois krassoulas posés sur moi ; ils ont remplacé un poisson bleu dans un bocal rond. A côté des plantes vertes, il y une vieille boite à thé pleine de stylos et un pot de confiture plein de stylos aussi. Des pommes de Normandie, un paquet de gâteaux, une lampe. Un ordinateur. C’est ce qui me pèse le plus, l’ordinateur. Avant, quand les gens écrivaient à la main, je pouvais suivre les courbes de leur écriture et ainsi savoir ce qu’ils écrivaient. Et je retiens tout : plus que ce que j’entends, ce qu’on écrit sur moi. Si c’est écrit, c’est fait pour rester, plus ou moins. Je garde mémoire, et le bois, c’est du solide ! Les gens n’écrivent pas tout, ils écrivent l’essentiel. Il faut trier les idées, choisir les mots. Ils se donnent du mal. Ils recommencent. Ils s’appliquent. L’écriture change comme la personnalité évolue et comme le corps grandit. Et mon vieux bois enregistre et garde mémoire de tout cela. Il garde mémoire des erreurs, des brouillons, des corrections : mémoire du chemin parcouru. Je garde mémoire des factures, des listes de course, des lettres d’amour, de rupture, des exercices d’école, des lettres aux cousins, aux amis lointains. Je suis installée près de la fenêtre, mon bois blond est caressé par la douceur de l’après-midi. Avant que les rayons ne se posent sur moi, vers de 13 ou 14h, je sers le petit-déjeuner : je suis réchauffée quand se pose sur moi une assiette de polenta à la crème de sésame. Après ça, Clémence s’en va, elle boit son thé dans son lit, je suis jalouse car je sais comme c’est un bon moment, celui du thé au lit. Quand elle avait la jambe gauche dans le plâtre, elle prenait son petit-déjeuner intégralement à table, c’est à dire sur moi. Pour poser sur mon dos sa tasse de thé, ce n’était pas facile : comment se déplacer avec des béquilles et en même temps porter une tasse remplie à ras bord de la cuisine à la table ? Trois fois elle l’a fait tomber par terre, hurlant aussitôt, et même une fois il y eut des larmes. C’est moi qui les ai recueillies. Mon vieux bois a vu des larmes et entendu des rires. Sur moi des mains se sont serrées et unies. On a posé sur mon dos des cartons chargés de feuilles, des feuilles chargées de mots, des mots chargés d’histoires. Je me demande si dans ma prochaine maison, on posera sur mon vieux bois des mots, des mots sur des feuilles ; des boites avec des stylos et des crayons. Ou s’il n’y aura qu’un ordinateur tout fin. Ça sera plus léger, oh oui, bien plus léger. Rien.

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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