De ma fenêtre

Dans cette double publication, deux regards se croisent et révèlent les contrastes d’un même monde rempli de mondes. La libre interprétation du thème   » De ma fenêtre  » a donné naissance à deux textes qui se parlent et se répondent.

De ma fenêtre
Andrés Fluxa

Flores, Guatemala, 16 novembre 2014.
Quand on regarde par la fenêtre, une réalité apparaît. Tout comme le viseur d’un appareil photo, la fenêtre est un cadre. Mais, alors que le photographe a la possibilité de choisir et de composer, celui qui regarde par sa fenêtre ne peut qu’observer. La fenêtre est ouverte sur un bout de réalité offert à nous. : un espace défini, sélectionné, limité. C’est notre lien fragile avec notre petit monde. Dehors se nouent et se dénouent des relations innombrables et complexes dont nous ne pouvons voir seulement (si on essaie) qu’une infime partie.

Clémence vit à Paris. Nous comptons les jours avant nos retrouvailles, et au cours de cette attente l’idée d’un espace d’écriture est née. L’idée est simple : nous proposons un thème commun et chacun, de là où il se trouve, écrit librement dessus. Le sujet d’aujourd’hui est formulé ainsi « De ma fenêtre ». Une des règles (pour le moment) est de ne pas lire le texte de l’autre avant d’avoir terminé le sien, pour ne pas être influencé. Et ce qui m’intrigue, c’est ce que Clémence voit à travers sa fenêtre, au 29 bis rue de Poissy, Paris, France, Europe.

Il y a 38 ans, Margoth a hérité d’une maison sur l’île de Flores, au Guatemala. Une petite maison sur un seul niveau. Elle y a installé son atelier de confection de robes de mariées et aujourd’hui elle a perdu le compte (et presque la vue) des robes de mariées qu’elle a cousues. Elle avait tellement de travail qu’il n’était pas rare qu’elle passe des nuits blanches à réaliser ses commandes. Cet effort lui a coûté la vue, mais grâce à ce sacrifice Margoth a pu construire le deuxième et le troisième étage de la maison. Il y a désormais des chambres pour les touristes qui viennent sur l’île, comme moi…

L’île de Flores (à l’origine appelée Nohpetén) fut le dernier espace de résistance des Mayas Itzá. En bref, voici l’histoire : en 1525, le conquistador espagnol Hernán Cortés quitta le Yucatán avec quelques soldats en vue de gagner le Honduras. En chemin, il passa par l’île Nohpetén et fut aimablement accueilli par Canek, le roi itzá. En quittant les lieux, Cortés laissa un cheval blessé et demanda à la population locale de prendre soin de lui, mais comme les Mayas n’avaient jamais vu une telle bête, ils ne surent pas la nourrir et elle mourut. Canek, craignant la colère de Cortés, fit ériger une statue de pierre en l’honneur du cheval. Près de cent ans plus tard, en 1618, deux franciscains venus du Yucatán arrivèrent sur l’île et découvrirent que les Mayas adoraient la statue du cheval. Horrifiés, furieux, ils s’opposèrent au paganisme des Mayas qui n’acceptèrent nullement les raisons des franciscains et les chassèrent (disons, pas très poliment). Cet épisode endommagea les relations internationales entre les Espagnols et le dernier groupe de Mayas Itzá qui avait survécu à la conquête. Enfin, en 1697, le gouverneur du Yucatán, Martin de Urzua y Arismendi, mit fin aux Mayas Itzá. Adieu à une civilisation de plus.

De la fenêtre sur le monde de Margoth, j’apperçois le château de Arismendi. La construction du château avait été ordonnée par Arismendi à la fin de l’invasion pour être d’abord forteresse, puis prison. Je le vois de la fenêtre de Margoth. Le château est situé sur la place principale, qui est à la fois le centre et le point culminant de l’île. Je peux aussi voir l’église catholique ainsi qu’un grand arbre de Noël qui a été inauguré hier soir avec des pétards, des feux d’artifice, des danses et de l’alcool. Les vacances qui commémorent la naissance de Jésus approchent. Ce que je ne vois pas de la fenêtre, ce sont les ruines (même pas une seule) qui rappelleraient qu’un autre peuple vécut sur cette île : les Mayas Itzá.

Après avoir été forteresse et prison, le château de Arismendi était, jusqu’à récemment, un musée. Les temps ont encore changé. A l’intérieur s’organise maintenant la vente aux touristes d’objets artisanaux, de bracelets, colliers et jupes au style maya. Ce sont les vestiges de la civilisation détruite, qui ici revit. Pour une raison quelconque, il n’y a pas de musée qui témoignerait d’elle. Je suis curieux de savoir si Clémence voit un musée de sa fenêtre, au 29 bis rue de Poissy, Paris, France, Europe.

(Texte original en espagnol)

De ma fenêtre
Clémence Egnell

La fenêtre de ma chambre donne plein Est. Celles de mon salon sont orientées vers l’Ouest. Logiquement, on verra le matin du soleil dans la chambre et l’après-midi, une plongée de lumière dans le salon.

Il n’en est rien, et je l’ai constaté ce matin. Ma chambre est côté cour. A 8 ou 10 mètres en face de ma fenêtre, une autre fenêtre, celle d’une autre chambre, qui a pour vue ma chambre. Je peux suivre, à travers ma fenêtre, la vie de Paul, le garçonnet qui occupe la chambre d’en face. Je sais quand il se réveille, quand il part à l’école, quand il a oublié des affaires et repasse en courant dans sa chambre. Je sais à quelle heure il doit dormir et je sais aussi que quand ses parents ont fermé la porte et éteint la lumière, il la rallume. On disait jadis « la curiosité mal placée est un vilain défaut ». Je suis pourtant heureuse de connaître Paul à travers nos deux fenêtres et à travers la cour. Il y a entre nous un jeu : je sais qu’il sait que je sais. C’est un jeu silencieux. Cela me fait sourire tout au long de la journée. Paul est comme un rayon de soleil, le matin, le soir.

Souvent je me réveille avant que mon réveil sonne. Animée par la pensée d’une nouvelle journée à vivre, je sors du lit d’un mouvement sûr et décidé, mets de l’eau à chauffer, m’étire et baille en allumant la radio et regarde par une des fenêtres du salon : le ciel. Bleu ciel. Je retourne vers la cuisine pensant au petit-déjeuner. Sur le mur face à moi, des éclats de lumière, des cadres dorés : sans nul doute des reflets du soleil. Mais que font-ils là ? Mon salon est plein Ouest ! Alors ?

Alors, curieuse, je retourne vers ma fenêtre et sans surprise mes yeux se fixent sur le Collège des Bernardins. J’avais entendu à la radio que les briques du toit sont de sept couleurs différentes, pour reproduire l’irrégularité des toitures du XIII° siècle. J’essaie souvent de distinguer ces couleurs. Ce lieu, bâti il y a plus de 800 ans pour héberger des moines étudiants à l’Université de Paris est maintenant un espace de rencontres artistiques, de formations spirituelles et intellectuelles, de réception et de silence.

Le soir, quand j’ouvre les fenêtres, j’entends des groupes d’amis se retrouvant sur le parvis. Ils parlent fort et gaiement. Cela me fait plaisir qu’ils choisissent de se réunir devant un beau bâtiment, certes un peu imposant. C’est un lieu qui attire. Souvent, ce sont des clochards qui sont assis sur les marches devant le Collège, bouteille à la main. C’est un lieu qui fascine. Je vois quelques personnes méditer solitairement, inspirées par la sobre façade de pierres blanches. C’est un lieu qui inspire. Le dimanche, je vois les portes du Collège engloutir les passants. C’est un lieu qui aspire. Ce lieu réunit une foule disparate mais assoiffée.

Sur le toit s’élève une croix, rappelant la présence des moines cisterciens jusqu’à la Révolution. Dans notre pays laïc, il est rare de voir des croix ailleurs que dans les églises. On la regarde si l’on veut, et pour cela il faut lever les yeux vers le ciel : d’abord décrocher le regard de son portable puis le lever vers le ciel, cet autre abîme – un plongeon à l’envers ! Que cherchons-nous en essayant de lâcher ce qui est connu et tangible, ce qui est programmé et stable ? Que nous manquera-t-il si nous gardons les yeux baissés ? Pour lever le regard vers le ciel et peut-être s’élever, nous avons besoin d’un peu de grâce. Et d’espérance.

Je disais donc que contre toute attente fondée sur la connaissance que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest, je vois le matin les rayons du soleil illuminer mon salon, orienté plein Ouest.

Alors ? Alors bien sûr, le soleil matinal pointe ses rayons sur les hautes fenêtres du Collège des Bernardins, rayons qui ricochent et poursuivent leur route, à travers mes fenêtres, jusqu’à mon salon et s’arrêtent sur mon mur. Mon intérieur, dés le matin, est illuminé par la force des sciences et des arts, et la grâce entre chez moi par le Collège des Bernardins.

***

Lien vers la chanson « Esperando na Janela » (en attendant à la fenêtre) du chanteur Brésilien Gilberto Gil : https://www.youtube.com/watch?v=5S-ZrxBkqKU

ESPERANO NA JANELA

Publicités

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
Cet article, publié dans Regards Croisés, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour De ma fenêtre

  1. Really appreciate you sharing this blog.Really thank you! Fantastic.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s