Mes silences

Enfants, mon frère et moi partagions une chambre dans la maison de nos grands-parents à Crannes-en-Champagne. Chaque soir, nous parlions des heures avant de nous endormir. Chaque soir, l’un d’entre nous interrompait les blagues, les histoires et les confidences en disant un mot : « Stop ». Et l’autre savait qu’il devait se taire, jusqu’au « Stop » suivant, qui indiquait que les échanges pouvaient reprendre. Entre ces deux stops, nous ne parlions pas à l’autre, mais nous ne dormions pas non plus. Mon frère et moi n’avons jamais parlé du contenu de ces silences. Que disions-nous ? A qui parlions-nous ?

Adolescente, j’avais demandé à une grande cousine « Comment dire à un garçon qu’on l’aime ? » Elle m’avait répondu : en le regardant. Surprenante réponse ! A la question comment dire, la réponse est le silence. Le temps a passé et m’a montré que ma cousine ne s’était pas trompée.

Aujourd’hui, je cuisine en radio, je nettoie en musique. Entre les deux, j’éteins tout, place à la nourriture ! C’est dans le silence que je suis à ce que je fais : en l’occurrence, l’essentielle mission de me nourrir.

***

Un de mes proches m’a dit récemment, à propos de la vie en couple « La vérité se trouve dans ce que l’on ne dit pas ». Je pense que son message était « Fais attention ! Si l’autre ne dit rien, c’est que quelque chose ne va pas ». Ou bien « Ce que l’autre ne te dit pas, il le pense très fort, et le jour où il le dira cela fera mal ! » Pourtant, en entendant cette phrase fourre-tout, je pense à une autre histoire. Une femme marche en silence à côté de l’homme qu’elle aime. Et son désir monte et l’envahit, mais pour ne pas rompre le silence qui est alors un pacte entre eux, elle ne fait rien et ne dit rien. Jusqu’à sentir une main frôler la sienne, et un regard posé sur elle. Il n’y avait pas besoin de mot.

***

Les deux silences les plus pénétrants, ceux qui m’ont littéralement fait froid dans le dos :

– dans le labyrinthe souterrain du Minotaure, en Crète, avec ma sœur. Un certain Michel rencontré non loin nous avait emmenées dans ce labyrinthe. Une fois à l’intérieur, dans une obscurité totale, nous suivions des fils de couleur qui indiquaient je ne sais quel chemin, et passions de caverne en caverne, en découvrant grâce aux lampes torches des inscriptions millénaires sur les murs, aussi des grenades, des cartouches et des bouteilles en verre. Puis Michel annonça qu’il s’était perdu et qu’il allait nous laisser seules, le temps de retrouver le chemin. Noémi et moi sommes restées seules. Nous avons éteint les lampes, par précaution. Nous avons attendu, sans rien dire. Et j’ai tue la vérité : j’avais peur !
– dans les montagnes d’Asie Centrale. Après une autre ascension au cours de laquelle je m’étais juré ne plus jamais marcher en montagne, j’arrivai enfin au col… Je me suis mise à l’écart pour contempler la vue, d’un côté et de l’autre du col. Perchée sur un rocher dominant les montagnes du Pamir, le silence total m’impressionnait. Et je pensais que nous les hommes étions capables de nous faire mal (la montée si difficile…) pour goûter à la beauté. Et ce silence la rendait sublime, et c’en était insoutenable.

***

Ce soir, au cours d’un repas en silence, une pensée est arrivée, et puis elle n’est pas repartie. Je connais un homme isolé, qui doit être et se sentir seul. Sur lui, on dit et on entend : « C’est lui qui l’a cherché, il a été odieux ». Au beau milieu du silence est montée une immense peine : il souffre, c’est évident. Je fais partie de ceux qui ont trouvé qu’il avait exagéré. Il n’empêche : ce soir j’ai de la peine. Et comme une obsession, j’ai voulu reprendre contact et le revoir.

Il m’arrive d’avoir hâte de me retrouver avec moi-même, hâte de terminer ce que je fais pour ensuite ne plus rien faire d’autre que de me taire. Espace fécond et source à la fois.

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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