Kinder-et-croquette sur Loire

Près d’Amboise, il est un bord de Loire où l’on se promène à vélo ou à pied, avec son chien, seul, en famille ou entre amis. On va, on vient. On va avec la Loire, fleuve indomptable, et le temps s’étire. Le chemin est bordé d’arbres qui agitent leurs branches et de fleurs discrètes.

Sur le bord du chemin, derrière un grillage, Michel est là. Il joue avec sa chienne et regarde les promeneurs. Comme je m’amusais à marcher à l’envers, il nous a vus et appelés. Je lui ai demandé un peu d’eau, et je suis entrée chez lui. Il était content « tu penses, c’est pas tous les jours… »

C’était hier. Nous avons passé un bon moment avec lui. Aujourd’hui, nous avons fait un détour pour le revoir.

Je ne l’ai peut-être pas bien décrit, mais là où il habite est un endroit curieux. Son choix de vivre là – et d’y être depuis 21 ans – appelle mon attention. Imaginez une baraque en tôle vert pomme. Sans électricité (d’où deux groupes électrogènes à fuel). Des outils plein le jardin. Un intérieur un peu étroit, avec des animaux empaillés, aux murs des tableaux présentant sa collection de jetons de chariots de supermarché, une vieille cafetière, des boites de conserve, un écran plat et une bouteille de porto.

Son jardin, sa propriété, s’étend le long de la piste cyclable « La Loire à vélo ». Les maisons en dur sont plus éloignées du fleuve. Michel, lui, est sur une zone inondable, ce qui explique le refus du maire à y faire venir l’électricité. Ses voisins, des gitans en roulottes, ont dévié des câbles et s’éclairent gratuitement. Les relations sont encadrées dans un contrat tacite « il ne faut pas qu’ils m’embêtent, et moi, je ne m’occupe pas d’eux. »

Solitude. Isolement.

Mais tout de même, quel choix peu commun ! Pourquoi ce gentil vieil homme à qui il ne reste guère plus de dix dents, vit-il là ? Et comment vit-il ?

« J’étais imprimeur. » Il a fallu tirer quelques fils pour connaître l’histoire complète. « Vous savez, je suis un enfant de 45 ». Il fut placé aux bons soins de l’assistance publique, en foyer jusqu’à sa majorité – 21 ans. Il fut scolarisé avec d’autres garçons orphelins jusqu’à 12 ans. « Puis on était en ferme. Chaque année on changeait de ferme, mais ce n’était pas nous qui signions les contrats. On se levait à 5h du matin et on rentrait à 11h du soir. Pour nos anniversaires, on recevait un paquet, c’était les nouveaux vêtements pour l’année. Ah, c’était la prison, on n’avait le droit de rien. Les lits, comme à l’armée ! Et pas un radis ils nous donnaient ! A 21 ans, dehors mon gars ! Mais j’étais débrouille… »
Michel comprit que c’était ses mains qui allaient l’aider à frayer son chemin. Il trouva une place comme gardien d’imprimerie. Un jour, il sut réparer une énorme machine. S’il avait fallu la jeter, cela aurait coûté une fortune à l’imprimerie. Michel se fit ainsi remarquer, ses mains devinrent indispensables à l’usine, et on l’embaucha pour qu’il réalise les tâches demandant agilité et rapidité. Il ne mit pas fin à ses fonctions de gardien pour autant : rondes de nuit et logement de fonction. Comme il gagnait en plus son salaire d’imprimeur, il pu faire un voyage à la Guadeloupe !

S’il avait fallu la jeter, cela aurait coûté une fortune à l’imprimerie. Michel se fit ainsi remarquer, ses mains devinrent indispensables à l’usine, et on l’embaucha pour qu’il réalise les tâches demandant agilité et rapidité. Il ne mit pas fin à ses fonctions de gardien pour autant : rondes de nuit et logement de fonction. Comme il gagnait en plus son salaire d’imprimeur, il pu faire un voyage à la Guadeloupe !

Cela fait 21 ans que Michel vit au bord de la Loire à vélo. Il complète sa petite retraite en tondant des pelouses et en faisant de menues réparations.
Il vit simplement : son noisetier lui a donné 37 kg de noisettes, qu’il offre autant qu’il peut : il est payé autrement…
Il n’a pas de congélateur chez lui, mais il en a un chez un ami, qui vient tous les soirs boire un apéritif. Si Michel a besoin de quelque chose, il l’appelle avant, et son ami lui apporte les produits congelés dont il a besoin.

A part ça, Michel est « célibataire. Endurci. »
« – Michel, vous sentez-vous seul ? » Je ne m’attendais pas à sa réponse : il n’aime pas penser que s’il lui arrive quelque chose, sa chienne Elly serait perdue. Ses amis ont déjà des chiens, et Elly ne s’entend pas avec… Quant au chenil, c’est impensable, elle deviendrait folle.

« Aux enfants, des kinders ; aux chiens, des croquettes ! » C’est pour les passants que Michel habite sur le chemin, au bord de la Loire. « Le chemin, c’est la vie », disait Kerouac.
C’est vrai ? Oui, Michel se nourrit de la compagnie des promeneurs. Aucune recherche sur ses parents – dont il connaît les noms – n’a mené nulle part. Comment se situe-t-on dans la vie quand on ne connaît pas ses racines ? On va sur le chemin : les promeneurs, comme tous les voyageurs, ont besoin de ces rencontres de bord de chemin avec des personnes enracinées. Et celles-ci, qui semblent fixées quelque part, ont besoin de ceux qui parcourent le monde pour se donner une place.

(Voir les autres photos dans la rubrique ‘Touraine’)

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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