Une mouche espagnole sur une lampe bleue

A quelques kilomètres de Barcelone, je vous envoie un peu de vent chaud… 

Après avoir roulé dans les rouleaux de la côte basque française – dont un a failli me coûter un genou, nous avons traversé les Pyrénées par la vallée des Aldudes, empruntant une route sinueuse, côtoyant des Basques, béret sur la tête pour monsieur, chignon et robe noire cousue de jolis motifs pour madame, des Basques qui, à première vue, ont l’air dur et fermé, mais à qui l’on finit par s’attacher. Maritxu, que nous avons connue juste avant la frontière espagnole, nous dit que c’est la peur qui donne naissance à aux réactions de protection et de fermeture que nous avons observées, que les Basques ont peur parce qu’ils connaissent peu d’endroits en dehors de leur village, parce qu’ils n’oseraient pas partir si loin de chez eux. C’est loin d’être le cas de tous : combien de Basques ont émigré, faute de travail chez eux ? Depuis que la région s’est sécurisée et grâce aux efforts pour la valoriser, les jeunes ne rêvent plus tant d’ailleurs. Quant à Andrés et moi, nous avons mis deux jours pour grimper au col de Lepoeder, deux heures pour en descendre et arriver à Pamplona, premier et dernier morceau de l’Espagne des cartes postales, où nous nous sommes régalés de pintxos sans scrupule !

Ensuite, le désert : en Navarre puis en Aragón. Ceux à qui nous avons demandé des infos pour tracer notre route nous avaient prévenus : par là où vous voulez passer, il n’y a rien. Très bien, allons-y ! Évidemment, il n’y a pas rien… Il y a des villages, des places, des bars, des bancs, des fontaines et des Espagnols. Des Espagnols plus tout jeunes. Même si le gouvernement paye une allocation aux couples qui attendent un bébé pour repeupler et offrir une nouvelle jeunesse à ces villages, toute une classe d’âge est absente du paysage ! Normal, les jeunes (et la fourchette est large) sont là où il y a du travail, et dans ces villages, il n’y en a plus. Sûrement il y eut une époque de pleine activité, en témoignent les usines, granges, hangars et tours éparpillés sur le bord de la route ou à l’entrée des villes. Maintenant, ces bâtiments, rongés par le vide et la sécheresse, donnent un air fantomatique aux villages. Cela ne manque jamais : à chaque bourg, nous retrouvons les mêmes couleurs ternes, les mêmes formes très années 70, le même abandon…

Pour une vidéo sur l’Espagne que nous voulons faire, nous aimerions rencontrer un musicien et le filmer en train de jouer. Et pour trouver un musicien, nous nous adressons aux personnes que nous croisons à la panaderia, au bar, à la fontaine. A Ejea de los Caballeros, on nous a dirigés vers Fernando Pérez. Tentant notre chance, nous sommes allés frapper à la porte de ses parents, qui nous l’ont grand ouverte. Non, Fernando n’est pas là, mais entrez, et entrez vos vélos. Essayez-vous, buvez, mangez. Ça alors, on dirait qu’ils ont été cyclistes et qu’ils savent exactement ce dont nous avons besoin ! Patricia, la grande sœur, nous raconte avec grâce et enthousiasme le parcours de son frère, qui est passé sur trois continents, apprenant les musiques hawaïenne, indienne et égyptienne, captant leurs essences, les intégrant à la musique espagnole. Au Caire, Fernando et sa femme égyptienne habitaient près de la place Tahrir quand le printemps arabe les a surpris. Le soir, comme tous les habitants du quartier, il devait se scotcher du carton tout autours du corps, prendre un grand couteau de cuisine, et dehors, à la ronde de garde !

En Aragón, le paysage est spectaculaire : aride, tacheté de champs de blé, un relief plat dans l’ensemble, mais les collines dont les formes rappellent les canyons dans Lucky Luke ajoutent un peu de folie à l’ensemble jaune, brun et vert. Nous filons, vidant des litres d’eau, et nous nous bouchons le nez devant les porcheries. Eh, le jamón iberico vient bien de quelque part ! Un jour, nous avons fait un grand détour pour grimper sur le mont Monlora, dominé par un monastère que l’on voit de très loin, et qui depuis très loin attirait notre attention. Andrés pensait que là-haut nous allions rencontrer des moines ou des religieuses et que nous allions devoir faire comme si nous étions mariés pour pouvoir dormir sur place. A la place des religieux, nous avons trouvé Millán, l’ermite bedonnant et absolument pas croyant ! Il garde le monastère seul et à sa façon : la cuisine ressemble à… non, vaut mieux ne pas dire à quoi. Le soir, des heures durant, il disparaît, peut-être au village de Luna pour prendre un bain de compagnie et de bruit. Nous sommes seuls et parlons peu devant l’assiette mixe la plus étrange que nous ayons jamais eue devant nous (je n’ai pas dit mangée). Avant, il était chef d’entreprise, mais suite à la crise et au divorce… Il gagnait beaucoup d’argent, il avait une belle voiture. Il nous dit qu’il se sent mieux à Monlora. Il sourit et se tait. Une mouche se fait cramer sur la lampe bleue.

Coma-Ruga, Catalogne, Espagne
3 août 2015
Texte et photos : Clémence Egnell

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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