Des trous dans le mur, en Bosnie-Herzégovine

Après cette fameuse première nuit en Republika Srpska, dont j’ai déjà parlé ici, nous avons passé quelques jours humides à Banja Luka, capitale de la République serbe de Bosnie, avant de tracer un croissant, vers l’Est puis le Sud – une plongée vers Sarajevo.

Nous avons fait à Banja Luka notre initiation à la Bosnie-Herzégovine : il faut comprendre qu’à l’intérieur des frontières actuelles vivent des Serbes, des Bosniaques (aussi nommés Musulmans) et des Croates qui sont respectivement orthodoxes, musulmans et catholiques romans. Avant l’éclatement de la Yougoslavie, en 1991, ces trois peuples cohabitaient sans problème majeur. Les mariages mixtes étaient fréquents. L’entente était bonne. Puis les revendications d’indépendance des uns n’ont pas plu aux autres, et la guerre eclata. Je me familiarise avec les histoires des villes qui ont été le théâtre des plus gros massacres : Srebrenica, Goražde, Mostar, et bien sûr Sarajevo. On parle de génocide, de purification ethnique, de nationalismes, des dirigeants qui divisent pour reigner mieux, qui montent les peuples les uns contre les autres pour s’enrichir. On réfléchie sur la responsabilité de l’ONU, et en attendant que le Tribunal de la Haye termine son travail dantesque, ce pays est fermement divisé, avec d’un côté la République serbe de Bosnie et de l’autre la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, une union croato-bosniaque. Compliqué. Je passe trois jours dans une chambre avec des livres d’histoire et de témoignages (1) et des bandes dessinées (2) qui tentent de montrer en dessin ce que des descriptions factuelles peinent à dire.

  1. Collectif, Sta Ima ? L’Ex-Yougoslavie, d’un Etat à d’autres. L’oeil électrique édition, 2005.
  2. Joe Sacco, Goražde. Rackham Editions, 2011.

 

Quand vient l’heure de se remettre en selle, je me sens perdue dans ce paysage coup à coup verdoyant et déserté ou bien funeste, à voir défiler les maisons à moitié détruites, aux murs tachetés de trous de balle. Je me demande ce que nous faisons là, sur nos vélos, préoccupés par les camions qui dépassent en nous frôlant de trop près, comme pour nous pousser de là… Que suis-je venue chercher ici ? Dois-je me recueillir sur les ruines ? Elles témoignent du mal que l’humanité porte en son sein. Et comment regarder en face les hommes amputés : furent-ils bourreaux ou victimes ? De porte en porte, nous écoutons les regrets nostalgiques sur cet Eden communiste qu’était l’avant-guerre, nous regardons des photos « d’avant », nous questionnons, cherchant à comprendre l’origine du mal. Peine perdue. Nos hôtes veulent changer de sujet : ils nous entraînent à lever le coude….

Je médite, triste. Je ne trouve plus de raison d’avancer, j’ai perdu mon élan et oublié pourquoi je pédale.

De curieux personnages solitaires sillonnent notre route. Leurs haillons sur le dos nous adressent mille questions, et nous laissent sans réponses. Nous passons notre chemin, sans comprendre. J’avance, et cultive l’espoir et l’attente de jours plus gais.
Le nord de la BiH m’a fait vieillir d’un coup, quelques semaines avant le jour de mes 30 ans.

Octobre. La température a baissé. Nous sommes comme toujours disposés à dormir sous la tente, mais les Bosniens (Serbes ou Bosniaques) que nous rencontrons ne l’entendent pas ainsi. Hors de question de nous laisser dehors ! En conséquence de quoi : que de soirées passées en compagnie, de nuits au chaud et de verres levés. Et cela, magiquement, peu à peu, me redonne force et entrain !

Chaque soir presque, nous passons des heures autour d’une table basse, mêlés à une compagnie qui compte sur nous pour faire la conversation. Souvent, nos hôtes ne parlent pas anglais : ils nous faut vite progresser en serbo-croate/ bosnien pour occuper ces longues heures.

Des petits verres sont vites disposés sur la table, et remplis à ras. Il nous faut les boire, et à peine sont-ils vides qu’une main les remplit de nouveau, et nous sommes empressés de les terminer sur le champ. Le rakija me brûle la gorge, mais je suis encouragée à suivre la cadence de ce rituel par les sourires et les rires autour de moi.

Le soleil se couche de plus en plus tôt (vers 16h30), les soirées s’étirent et se terminent sous des draps chauds.

Arrivés à Sarajevo, nous découvrons in situ l’histoire de la ville, les horreurs du Siège ( 1992-1995), marchons dans les cimetières, montons sur la terrasse d’un hotel, cherchons des habitants qui veulent bien répondre à nos questions, devant nos caméras et notre curiosité.

Je suis fascinée par cette ville où l’Orient et l’Occident se donnent la main. Le quartier austro-hongrois côtoie la ville ottomane : ils racontent ensemble l’histoire de la région. L’Empire Ottoman a cédé la place aux Austro-Hongrois qui ont modernisé la région entre 1878 et la fin de la Première Guerre Mondiale. En 1918 le Royaume de Yougoslavie a pris le relai, puis s’est transformé en Fédération avec Tito, le héros de la Deuxième guerre.

A Sarajevo, nous avons rencontré Tomáš, un cycliste tchèque avec qui nous avons roulé quelques jour. Voici le documentaire que nous avons monté, pour raconter l’histoire de ce jeune homme qui, malgré les obstacles, a décidé de parcourir le monde à vélo.

 

Après Mostar, tristement connu pour son pont détruit pendant la guerre, rompant le symbole de l’alliance entre musulmans et chrétiens, nous roulons en Herzégovine, superbe région peuplée surtout de Croates et de Serbes. Nous allons le nez au vent, émerveillés par les paysages, vers Dubrovnik où ma mère nous rejoindra pour quelques jours de vacances.

17 novembre 2015
Kotor, Monténégro

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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3 commentaires pour Des trous dans le mur, en Bosnie-Herzégovine

  1. Hibon dit :

    « nous questionnons, cherchant à comprendre l’origine du mal » dis tu… et: « j’ai perdu mon élan, je ne sais plus pourquoi je pédale »….
    A peine une semaine après les attentats à Paris, je n’avais pas le coeur à lire vos aventures… J’ai quand même jeté un oeil, et sans le vouloir tes phrases résonnent dans la tristesse parisienne (et du monde…)
    Courage à tous, Faisons chacun à notre mesure un monde meilleur !… armelle

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  2. lemenager dit :

    Notre capacité à l’empathie est sans aucun doute un des meilleurs outils qu’il nous reste pour avancer … je me souviens qu’ATD quart Monde avait comme cela pour devise de rester sensible à la difficulté que rencontre les autres : chaque lundi il fallait témoigner d’un fait qui nous semblait humainement inadmissible. Cultivons cette capacité! Vous nous y aidez, Merci les zamis!

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  3. Bruno dit :

    Merci pour ces superbes images, et cette madeleine de Proust des Balkans : se cogner contre un mur, chercher à comprendre, prendre la seule porte de sortie accessible, un verre de rakia, et recommencer.
    J’espère que les journées à Dubrovnik furent ensoleillées.
    Bons coups de pédale !

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