Les neuf enfants d’Artem

« Quand on commence, on ne peut plus s’arrêter », me dit Artem. Je ne saurai le contredire… Mais de quoi parle-t-il ? De madeleines trempées dans du lait ? De bons musiciens lâchés sur scène  ? D’une promenade du soir ? Non, non… Artem l’Ukrainien parle d’enfants ! Et pour cause : il en a neuf, dont six ont été adoptés. « Je ne peux pas t’expliquer pourquoi… Pour moi, c’est naturel. »

Des cheveux blonds, coupés sur le côté, longs dans la nuque, une frange courte devant : c’est le look unisexe de la famille Gukasov.

Les 9 enfants d'Artem

Ils ont entre 2 et 12 ans… Il n’y a pas encore de grands qui s’occupent des plus jeunes, ils sont pratiquement tous petits. Seules deux pré-adolescentes se distinguent des enfants, mais elles semblent peu préoccupées par leurs cadets et dessinent dans leur coin.

Nous avons rencontré Artem devant la très belle cathédrale romane de Kotor, Saint Tryphon. Nous attendions derrière nos vélos : c’était un de ces jours du voyage abandonné à la vente de nos photos-cartes postales. Andrés patientait avec une leçon d’anglais et moi je jouais avec ma flûte. Artem s’est approché, entouré de 4 ou 5 blondinets. On a parlé rapidement, il est parti puis revenu avec une flûte en bois qu’il a fabriquée, et dont il m’a fait cadeau. Deux jours plus tard, au même endroit, Artem est apparu, accompagné – comme auréolé – de quelques têtes blondes. C’est là que je lui ai demandé combien d’enfants il avait, et, comprenant que c’était une longue histoire, j’ai proposé qu’il nous invite chez lui pour nous la raconter.

Nous poussons le portail, et entrons dans la cour. Une femme allongée sur une chaise longue nous tourne le dos. Elle tient un portable à la main, le tube Livin’ la vida loca de Ricky Martin à fond. Cinq ou six enfants tournent autour, se tapent dessus avec des bidons en plastique, jouent avec une tortue qui s’est cassé la carapace en tombant d’un étage. Pas d’adulte à part la babouchka sur son transat, qui nous salue et disparaît. Soudain, les bras chargés de courses, Artem arrive avec sa femme, très grande, très blonde et très belle, élancée et élégante comme l’artiste peintre qu’elle est. Les enfants à la queu-leu-leu défilent de la voiture à la cuisine, faisant traîner les sacs plastiques pleins de fruits sur le sol recouvert de feuilles d’automne.

Artem s’assoit devant nous, en prend un ou deux sur ses genoux, épluche une clémentine et mouche un nez. Tout à ses petits d’une part, il s’intéresse à notre voyage d’autre part… jusqu’à ce que j’arrive à le faire parler ! J’apprends qu’Artem a l’âge d’Andrés, qu’il fit ses études à Lviv, en Ukraine, et qu’il n’a jamais aimé la boisson, contrairement à la grande majorité de ses copains étudiants et des populations des républiques ex-soviétiques. Pour cela écarté des soirées estudiantines, il rongeait sa solitude et rêvait d’un ami – ou encore mieux, d’une amie – avec qui voir une expo, un film, faire une balade. Un 1er janvier glacial et solitaire, il envoya un message à cent jeunes femmes âgées entre 20 et 25 ans, via un site de ‘chat’. Une seule répondit : elle s’appelait Uliana. Elle disait qu’elle voulait bien. Ce jour là, elle aussi avait froid et se sentait seule parce qu’elle venait de se disputer avec son petit-ami. Dix jours plus tard, ils se sont vus, et pendant six mois ils ont fait de nombreuses sorties, conformément au programme du premier message bouteille à la mer… Un jour, Uliana annonça timidement à Artem qu’elle avait demandé son boyfriend en mariage. Tristesse. Désillusion. Mais Artem ne pleura pas longtemps : après quelques rebondissements dans leur amitié, qu’il m’a racontés mais que je ne raconterai pas, ils se marièrent (et vous savez déjà qu’ils « eurent beaucoup d’enfants »).

Artem partait régulièrement en mission professionnelle, et les jeunes mariés ne se voyaient pas beaucoup. Premier coup de point, premier mur qui tombe : « nous nous sommes mariés parce que nous voulions être ensemble. Et finalement, nous ne nous voyons pas. Nous ne voulons pas de cette vie-là ! » Artem a donc repris des études pour être photographe, pouvoir travailler à son compte et ainsi voir davantage sa femme, avec qui il rêvait d’enfants. Mais, une fois free-lance, il ne voyait pas plus sa femme mais travaillait comme une bête, l’appareil photo dans une main, un téléphone dans l’autre. Deuxième coup de point, deuxième mur qui tombe : cette fois, c’est son corps qui dit stop. Son sur-poids n’aidant pas, il commença à avoir trop mal à une jambe, puis dans le bas du dos. Un médecin lui assura que pour la rondelette somme de 10 000 $, une greffe du bassin – à changer tous les 10 ans – lui permettrait de revivre ! Mais une nouvelle hanche, même en or, n’était pas la solution à sa douleur… Le jeune couple n’arrivait pas à avoir l’enfant désiré.

C’était tout leur mode de vie qu’il fallait changer, et ils commencèrent par devenir végétariens. Puis ils se mirent au sport, à manger plus sainement, à travailler un peu moins. Et, comme l’enfant espéré ne s’annonçait pas, ils choisirent d’adopter un fils, qu’ils allaient appeler Viktor, qui avait trois ans à l’époque – en a 9 aujourd’hui – pesait 10 kg, ne parlait pas, ne jouait pas. Au printemps suivant, ils adoptèrent une grande sœur : Natacha, 7 ans à l’époque, 12 et demi aujourd’hui. Au moment de l’adoption, Uliana devait cacher sa première grossesse sous d’amples robes jusqu’à la naissance de David, l’automne suivant. Puis le service d’adoption les contacta pour leur proposer un autre enfant, et Karina – 7 ans – arriva. Vu la taille de leur appartement, ils pensaient que jamais ils ne seraient autorisés à adopter un autre enfant. Ils voulaient pourtant une famille nombreuse… Après avoir calculé que leur mode de vie et leurs revenus leur permettraient d’avoir trois autres enfants, ils « trouvèrent » une fratrie : Sofia, Daniel et Liura rejoignirent la tribu.

Si on fait le compte, il en manque deux pour arriver à neuf et ces deux-là sont des enfants « naturels » nés plus ou moins en même temps que l’arrivée des trois derniers, d’où cette impression qu’il y a beaucoup de petits chez les Gukasov.

En Ukraine, trois enfants, c’est déjà une famille nombreuse, imaginez donc neuf ! Leurs voisins les regardaient du mauvais œil. Les commerçants, en prenant leur carte bancaire ou un chèque, se méfiaient. Les passants les jaugeaient comme des bêtes. Nouveau coup de poing, nouveau mur qui tombe. Il fallait trouver un autre endroit, pour pouvoir vivre en famille. Ils partirent à Antalya, en Turquie, louèrent un appartement dans une résidence. Un an après leur arrivée, le syndic les accula à partir, les accusant à tord d’avoir saccagé les parties communes.

En Ukraine, les enfants qui en avaient l’age allaient à l’école. Artem précise qu’ils y attrapèrent « plein de cochonneries », ce qui fut la goutte de trop et mena au coup de poing, etc. Le système éducatif ukrainien leur sembla être du bourrage de crâne, à la pensée unique. Or la famille nombreuse bio-artiste-hippie-végétarienne ne rentrait pas dans le moule. En Turquie, ils ont choisi de ne pas inscrire leurs enfant à l’école, et ils ne le feront pas non plus au Monténégro. C’est surtout Artem qui s’occupe de leur instruction-éducation. Comme il ne peut pas faire classe à 9 enfants d’âge différent, ils leur apprend la vie en se promenant avec eux en montagne, en pêchant, en les présentant deux cyclistes…

Chassés de l’appartement d’Antalya, il fallait se remettre à la recherche d’un toit pour vivre tous ensemble. Uliana a trouvé sur Airbnb la maison devant laquelle nous sommes assis, près de Kotor au Monténégro. Depuis septembre dernier, ils la louent pour 1 000 euros par mois, un contrat de 6 mois, le temps d’en trouver une autre et de faire les papiers pour pouvoir rester. Uliana peint. Toute la journée elle peint et les ventes de ses toiles leur permettent de dépenser les 3 000 euros mensuels nécessaires pour nourrir, héberger, habiller cette famille nombreuse. Artem est père au foyer, éducateur et gestionnaire de la famille. C’est aussi lui qui lit les histoires du soir aux enfants.

Artem dit que la vie est un puzzle. Il passe la sienne à assembler les pièces. Il cherche les bonnes pièces pour que tout s’emboîte. Jusqu’au prochain coup de poing.

Kotor, Monténégro
20 novembre 2015

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
Cet article, publié dans Balkans, Portrait, Un instant, Voyage à vélo, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s