L’étrange soupe du Kosovo

« Vous ne tamponnez pas mon passeport ? » demandé-je à la frontière serbe. « Je sors de Serbie, vous devriez tamponner…
– Non, vous ne sortez pas de Serbie. It’s only Kosovo. Kosovo ! me répond-on.
Le problème est posé. En passant le poste frontière entre la Serbie et le Kosovo, on ne sort pas de Serbie, pourtant on entre au Kosovo. Autrement dit, le Kosovo est à la fois dans et hors de la Serbie. Pas simple. Nous nous y étions préparés.

Habitante serbe musulmane, juste avant la frontière

Les premiers bourgs, dans le nord, sont entièrement peuplés de Serbes, furieux quand on leur parle de Kosovo ! Ils sont en Serbie et mettent tout en œuvre pour le prouver : des drapeaux rouge, blanc, bleu flottent le long des routes, des écoles serbes dispensent aux enfants une éducation nationaliste, le dinar circule et permet de prolonger l’illusion d’être en Serbie… En roulant dans ces quartiers, nous sommes souvent hélés, innocents sujets de la curiosité… N’ayant parcouru que 30 km en Serbie, nous n’avons pas le drapeau serbe. Erreur ! Pour y remédier, on nous en offre deux, immenses, impossibles à sortir, évidemment, en dehors de cette terre hybride. Nous passons notre première nuit chez une famille serbe, grâce à l’intercession du fils aîné, anglophone, désirant nous exposer sa vision de l’Histoire, pendant que ses parents sont sur leurs gardes, nous demandent nos passeports et nous barrent tout accès aux toilettes !

Je ne pourrai rien écrire sur les paysages kosovars : nous n’en avons rien vu. Nous avons vécu 5 jours dans le brouillard. Dans une soupe de chou-fleur. Épaisse. Qu’on se console, nous avons eu le temps de regarder, de bien regarder chaque côté des routes. Pas mal d’ordures. Beaucoup de grands bâtiments, la plupart vides, mais curieusement imposants. Des camions garés puis oubliés. Et, quelques habitants sortis du brouillard. Des troupeaux de moutons. Et des chiens, en liberté mais hagards et perdus, qui oubliaient parfois de nous courir après.

Plusieurs fois par jour, nous descendons de vélo pour serrer une main d’homme ou accepter un kava. Occasion de découvrir l’Histoire douloureuse de la bouche de ceux qui l’ont vécue. J’aimerais être capable de résumer ce qu’il s’est passé pendant les conflits du Kosovo (conflits majeurs à partir de 1996, accélération en1998-1999 se terminant par les bombardements de l’OTAN sur l’armée yougoslave). Mais, l’histoire a une double face. Serbes et Albanais ont des versions différentes des causes des conflits, chacun s’appuyant sur des mythes justifiant leur présence ancienne dans la région, mythes largement fomentés par les propagandes nationalistes des deux côtés.

Je ne raconterai pas les récits entendus, dans les deux camps, sur les horreurs de la guerre, on les devine. Nous avons tristement constaté que la méfiance, les préjugés et même la haine sont encore bien présents. Chaque camp clame qu’il était là avant l’autre. Chaque camp nous montre les trous dans le mur issus des armes ennemies, nous parle de leurs morts, et nous recommande chaudement de faire très attention en traversant le territoire de leurs adversaires.

Grâce à un groupe d’Albanais parlant un peu français et italien, nous apprenons quelques mots en albanais. Cette langue nous semble très compliquée ! Nous notons bien la prononciation. Nous nous forçons à troquer da par po et ney par io (oui et non). Nous essayons d’oublier les mots en serbo-croate (que nous employons depuis la Slovénie, avec quelques variations locales) : dobro, soupèr, doberdan, hvala… Nous nous briefons : quand nous arriverons dans une maison albanaise, il faudra faire attention à ne pas prononcer un mot en serbe !

Puis arrive le moment de chercher où passer la nuit (il est 15h30, une heure plus tard, il fera nuit noire), nous commençons notre porte-à-porte en anglais, pour déterminer ensuite en quelle langue s’adresser. Ce soir-là, Monsieur nous répond « Serbija » Ah ! Quel soulagement ! Nous pouvons ressortir tout notre serbe! Et nous sommes rodés pour nous présenter, parler de notre voyage, et dire ce que nous cherchons. On nous répond da, nema problema et nous offre une chambre, souupèr ! Mais…. des Serbes ? si près de la capitale Pristina ? au cœur du Kosovo ? Oui, cette famille vit dans une enclave, avec 2000 autres serbes, entourés d’Albanais. On fait venir un neveu, Nikolai, pour nous parler en anglais. Occasion pour nous de comprendre un peu cette vie difficile, entre sacrifice et résistance. Quel Serbe rêve de travailler entouré de 100 collègues albanais, qui lui en veulent potentiellement à mort ? Mais, le jour où il n’y aura plus aucun Serbe au Kosovo, Belgrade devra s’avouer vaincue. Si Nikolai a été exilé en Norvège en 2008, c’est que ça chauffait pour sa communauté. Ce conflit fait tristement penser à Israël/ Palestine… Mais, soudain, Nikolai s’excuse, il doit partir, mais il promet de revenir continuer la conversation. Mais il ne reviendra pas…

Chez Dragan

J’aimerais que la gentillesse, la confiance et la générosité dont beaucoup font preuve soient dirigées non seulement vers l’étranger de passage, mais également vers les voisins, qui furent un temps des amis. Qu’il est facile de montrer la plus belle part de son humanité à des inconnus pour qu’ils gardent une belle image de fraternité without borders… Qu’il est dur de se tourner vers ses voisins, dont la réputation est si mauvaise, mais qui partagent pourtant les mêmes douleurs et les mêmes besoin de paix. 

Notre dernière nuit, c’était dans une famille de Kosovars albanais. Accueil à l’orientale, table basse et doigts dans le plat. Sur la table était posée une assiette de cette sauce délicieuse aux poivrons, que chaque maison « fait maison ». C’est l’ajvar. Je recopie la recette : 30 kg de tomates (gloups !), 30 kg de poivrons rouges (ou la la) et 20kg de carottes (ça commence à faire beaucoup !). Les tomates et les poivrons : au four pour enlever les peaux. Les carottes : à l’eau pour les cuire. Puis, le tout dans une casserole (grande), un peu de sel et 3 litres d’huile. On remue on remue, et c’est près !

11 décembre 2015
Skip, Macédoine

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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