Migrants face au vent du Nord

Ils migrent, contraints ; nous voyageons, libres. Depuis des mois, nous pensons aux migrants, qui vont dans le sens contraire au nôtre. Nous allons vers leur pays d’origine, découvrir leur Histoire, admirer paysages et visages, rencontrer ceux qui demeurent, visiter, et puis passer. Ils vont vers l’Europe de l’Ouest, idéalisée, imaginée, rêvée. Que savent-ils du voyage lorsqu’ils partent de chez eux ? S’ils savaient sa longueur et sa brutalité, partiraient-ils quand même ?

Le camp d’Idomeni est du côté grec de la frontière entre Grèce et la Macédoine. Bien que l’on ait vu de nombreuses images de camps, y arriver est un choc. Sur une pelouse tachetées de traces de feux de camp, des groupes sont assis à même le sol ou sur des couvertures, parfois autour d’un feu, parmi des ordures éparpillées. La police leur tourne autour, ordonne aux uns de se diriger vers une file, aux autres de monter dans un car, à certains de ne pas aller là, à d’autres de partir de là.

Je m’approche d’un jeune Pakistanais. Il me dit, préoccupé, qu’il est là depuis deux jours parce qu’il n’a pas pu passer. Il doit quitter le camp, chercher une autre frontière, passer illégalement, ou renoncer à émigrer. Seuls les Syriens, les Irakiens et les Afghans sont autorisés à passer, si leurs papiers sont bons. Sinon, il s devront retourner à Athènes, faire une nouvelle demande, et revenir. Le billet coûte 20 euros, ce qui est cher quand on est venu là au même prix et pour rien. Le jeune dit que ceux qui sont assis par terre ont été stoppés au check-point, mais n’ayant pas de quoi retourner à Athènes, ils attendent là, espérant un assouplissement des conditions d’entrée. Ils peuvent rester 30 jours en Grèce, mais s’ils ne partent pas rapidement de ce camp, la police les arrêtera. Empruntes digitales, fiches, etc. Alors, au dernier moment, avant d’être embarqués, certains trouvent de l’argent, et repartent à Athènes.

Un Syrien d’une trentaine d’année s’approche de nos vélos, entouré de quelques autres Syriens et Irakiens. Jamel vient d’Alep, où il était guide touristique et coiffeur. « Ce que les médias disent, ce n’est pas vrai !

  •  – Alors, qu’est ce qui est vrai ?

 

-The truth is that my country is broken. Totally broken. Trop de bombes, trop d’armes, trop de morts. Les gens n’ont pas d’autre option que de partir. »
Et c’est bien pour cette raison que les Syriens passent, alors que les migrants d’autres nationalités ne passent pas. Mais, je suis triste et écœurée pour les Pakistanais et les Iraniens, pour ne citer qu’eux, dont la présence ici est la preuve que la vie était devenue impossible, chez eux.

Syrien d’Alep

Soudain, on apprend que la frontière est fermée. Un Marocain qui se faisait passer pour Afghan a été démasqué et s’est échappé. La police le cherche… Un vent du nord souffle sur le camp un air glacial de Sibérie. Tout le monde a froid et lui tourne le dos, la tête et les yeux vers le sud… Qu’il est difficile de regarder en face les pays du nord, l’inconnu et ce visage si dur, si peu humain.

Nous rencontrons quatre Italiens, travaillant sur un projet audio-visuel. Ils demandent à Andrés et à moi d’y participer, et ainsi nous sympathisons. Nous déjeunons ensemble : accroupi dans un van à cause du vent, Franco a versé trois sachets de soupe dans une grande casserole, le tout sur un réchaud. Il est très fier de sa soupe : « Pas mal, hein ? Je te dis, tu rajoutes quelques tomates, et … huuuuumm ».

Andrés et moi ne pouvons nous résoudre à partir, c’est trop intense, trop important d’être témoins de… de cet enfer. C’est l’enfer de voir les cars débarquer des hommes, des femmes et des enfants qui vont attendre dans le vent leur tour pour passer la frontière et voir les cars rembarquer ceux que l’on bloque. C’est l’enfer de voir les chauffeurs et acolytes se frotter les mains du business qu’ils font. C’est l’enfer de voir arriver dans une camionnette deux « coyotes » comme on dit dans le contexte de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Deux passeurs, qui vont circuler entre les migrants et se faire connaître à eux, comme des dealers essayent de refiler leurs drogues. Des passeurs qui me paraissent immondes, qui vont faire payer une fortune à des migrants à bout de souffle et leur permettre de passer, peut-être, moyennant les pots-de-vin, entre autres obscures techniques. C’est l’enfer d’entendre la police hurler sur un homme parce qu’il est sorti un peu du rang. C’est l’enfer de voir une femme avec son bébé au sein, de voir les hommes avec un juste sac-à-dos : tout ce qu’ils ont. Ils ont l’air épuisé, me dis-je.

La nuit va tomber. La frontière s’est refermée à nouveau, les cars ont arrêté de circuler. Le camp se calme, mais pas le vent, et avec lui, nous partons vers le sud. Nous tournons le dos à ces migrants qui vont vers le nord. Ils emportent avec eux l’injustice du monde et l’enfer des frontières. Quelles personnes seront-ils, à l’arrivée ?

Jeunes Afghans

Une fois loin du camp, nous ne pensons qu’à lui. Nous nous arrêtons à 6 km, dans un tout autre contexte, au milieu d’une famille avec qui nous commençons à faire connaissance, mais notre esprit est ailleurs.

Alors le lendemain, nous y retournons, dans ce non-lieu. Je sens que là est une partie de l’humanité. Que là est une partie de l’Europe, de ce que nous sommes. Notre « politique aux frontières », la voici, concrètement. Après les attentats de Paris du 13 novembre, les frontières se sont fermées, laissant des centaines de milliers de migrants devant elles, à attendre sur les pelouses, brûlant pour se réchauffer mêmes les tentes Quechua !

Je rencontre une jeune Afghane, très belle, qui vivait en Iran. Elle sert la main de son frère, mais pleure parce que leur sœur et ses enfants ont pu passer alors qu’elle et son frère non. « Ils nous ont dit que nous avions de faux papiers, mais ma sœur avaient les mêmes que les nôtres ! » Impossible de la consoler en lui disant que sa sœur l’attend de l’autre côté : une fois la frontière passée, les migrants ne doivent pas traîner : ils doivent traverser le pays et passer la frontière suivante. L’idée est d’aller en Allemagne. Pourront-ils se retrouver ? « Nous avons quitté l’Iran parce que nous sommes chrétiens. Et…. » et elle se passe un doigt sous le menton. « J’espère épouser un Allemand chrétien ! » ajoute-elle dans un beau sourire…

Un car arrive. Une cinquantaine de personnes en sortent. Ils se rassemblent, forment un groupe serré. Ils ne savent pas où aller, ils attendent les ordres qui arrivent en anglais ou dans le pire des cas, en grec ! La grande majorité ne connaît pas l’anglais, mais tous comprennent « move there ! », « go !» « go out ! » ou « come back ». Ils se mettent en marche vers la frontière, en file silencieuse. Quand on regarde leur visage, on voit l’angoisse. Si on les suit des yeux, on voit qu’une fois la frontière passée, ils laissent échapper leur soulagement ! Et si on les regarde bien, on voit qu’eux, c’est nous. Nous voyons des personnes de tout âge, de toute « sorte », de tout « milieu ». Oui, eux, c’est nous.

Nous pourrions passer des jours et des jours dans ce camp, à écouter les histoires des migrants, à les regarder arriver, passer, ou repartir en arrière. Nous décidons de continuer notre route, à la découverte et à la rencontre d’autres bouts du monde.

17 décembre 2015
Agios Petros, Grèce

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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