Tasos

Je n’ai pas l’habitude de parler des histoires qui font peur. Mais celle de Tasos, je m’en voudrais de ne pas la conter.

Quelque part en Grèce, nous étions un jour, de bonne heure, à la recherche d’une aimable famille qui nous laisserait planter la tente dans son jardin, et espérions une chaleureuse soirée en compagnie de Grecs qui nous parleraient de leur crise, nous feraient goûter leur feta et nous verraient repartir réchauffés, reposés et heureux.

Mais, il nous fallut sonner non pas à deux, ni à cinq, mais à dix portes avant de comprendre que dans ce village, personne ne nous offrira l’accès au jardin rêvé. En effet, nous sûmes, de la bouche même de la victime, qu’un vol avait été commis récemment par deux jeunes personnes venues dans le village reprendre des forces, demander du pain. La vieille dame m’attrapa le bras et mima le vol à l’arraché : ses bagues, son collier, sa montre, tout disparut en un claquement de doigts. Elle me secouait, agrippée à mon bras, et ses yeux collés aux miens disaient toute sa peur de l’étranger.

Ses frissons nous gagnèrent, et nous partîmes, résolus à quitter ce village maudit, à dormir dans la campagne et passer une soirée froide et silencieuse. Quelques kilomètres plus loin, alors que la nuit tombait pour de bon, nous nous arrêtâmes dans un bistrot enfumé où une clientèle exclusivement masculine jouait aux cartes, regardait la télévision, fumait, buvait et parlait peu. Andrés resta dehors, et alors que j’entrai, je fus immédiatement invitée par un monsieur à m’asseoir à sa table. La conversation fut limitée. Puis quelqu’un s’approcha de moi, me désigna un homme qui ne nous regardait pas et dit à peu près : « cet homme vous invite à dormir chez lui cette nuit. »

Dans le bistrot, la table de Tasos

Andrés, qui était dehors tout ce temps, fit une entrée remarquée dans ce hammam de fumée de tabac. Je lui parlai de l’invitation de l’homme à la veste militaire et au bonnet de laine, et l’envoyai le saluer et ainsi évaluer, juger, sentir l’homme et ses intentions. Andrés, munit de son appareil photo, s’approcha de la table, fit poser le trio – sa manière d’entrer en contact – et revint vers moi en me disant que « c ‘était safe ».

Deux heures plus tard, l’homme au bonnet de laine se leva, passa devant nous qui étions attablés non loin, et dit assez bas « Vamos ». Il monta sur son tracteur David Brown garé devant le café, nous enfourchâmes nos vélos et le suivîmes dans la nuit, 3 km sans rien voir jusqu’à sa maison isolée à l’orée d’un bois. Une grande baraque sombre et froide.

Le tracteur David Brown

Tasos nous installa dans une pièce qui nous parut immense tant elle était vide. Nous en fîmes rapidement le tour, nous arrêtant sur des fossiles et les monnaies grecques posés sur le rebord de la cheminée. Je l’entendis chercher quelque chose dans un cagibi. Il réapparut, une longue hache à la main, il s’approcha de moi, mais ne dit rien. Il me regardait. Puis il sortit.

Il revint avec quelques bûches et alluma un feu.

Plus tard, à table, Tasos voulu parler des philosophes grecs. Nous lui parlâmes aussi, en dessins et en gestes, mais je ne sais plus de quoi. Tasos n’arrivait pas à prononcer mon prénom, et nous en riions. Puis nous dormîmes par terre devant la cheminée.

Double fumée

Le lendemain, la conversation reprit, toujours en dessins, en gestes et en grec. Puis dehors, il nous montra ses ruches, ses poules, ses pommes. Il voulait nous garder un peu plus. Nous prîmes quelques photos ensemble, et nous quittâmes Tasos, réchauffés, reposés et heureux.

14 janvier 2016
Athènes, Grèce

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Tasos

  1. dominique dit :

    Chers Clemence et Andres, je vous souhaite à tous les 2 une très belle année 2016 pleine de bonnes choses… je lis toujours vos papiers avec grand plaisir, merci de nous faire partager votre voyages. baisers
    Dominique

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  2. leslie dit :

    Oh m’y god. Arrivant vers toi avec la hache…tu n’as pas fait pipi dans ta culotte ?

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