Le pont entre l’Europe et l’Asie

– Aussi mineure soit-elle

Nous voulions une île, une seule parmi les centaines d’îles grecques. Une seule pour faire le pont entre l’Europe et l’Asie, et nous avons choisi Chios, sans penser un instant qu’il nous restait à vivre quelques aventures avant de quitter pour de bon le continent européen.

D’abord les caprices du ciel – le vent, la pluie, la tempête puis la neige ! Chios a été tourmentée sans répit, et nous avec. Les refuges dans ces cas-là sont divers : une chapelle froide et silencieuse un soir, une grande maison chaude et chaleureuse le lendemain… Et ainsi de jour en jour, en attendant que le bateau qui nous déposera en Turquie se lance à l’eau.

Un matin pluvieux, nous sommes tombés nez-à-nez sur une Française venue à Chios « pour manger [ses] fruits » des quelques 11 000 hectares d’orangers et de citronniers de sa propriété. Hélène nous a invités à admirer sa demeure ; nous avons plutôt contemplé une maison – qui jadis dût être splendide – en ruines, insalubre, froide, sale, en chantier, grise, poussiéreuse, humide, recouverte de poussière, craquelée, sombre, glaciale, désordonnée, fissurée. La propriétaire édentée nous a offert de rester aussi longtemps que nous le souhaitions, et nous avons passé en compagnie de la poussière et du froid une journée morose. Il était convenu que nous resterions dormir, mais quand vint le soir, elle nous a dit de partir.

Chez Hélène

Nous avons donc roulé by night, ce que nous ne faisons jamais, et sous la pluie, ce que nous n’aimons pas beaucoup. Nous avons ainsi trouvé une chambre à louer en face d’une plage dont nous profiterons peu. A quelques centaines de mètres, des bateaux prévus pour 20 débarquent la nuit une soixantaine de personnes mortes de froid et de peur. Notre voisine, une Argentine, dort toute la journée parce que la nuit, elle accueille les migrants avec un groupe de solides Basques qui passent leurs journées à s’entraîner à receptionner des bateaux précipités sur les rochers, à aider des dizaines de personnes à sortir de l’eau en un temps record, à administrer des soins divers à ceux menacés d’hydrothermie. Quand un bateau arrive, les volontaires offrent du reconfort, des vêtements secs, des boissons chaudes, puis les Syriens – entre autres – filent vers l’embarcadère du prochain bateau pour Le Pirée.

Quant à nous, lorsqu’après quatre ou cinq jours d’attente sur l’île le bateau tant espéré fut annoncé, nous avons failli arriver trop tard et le manquer ! C’est que j’avais rapporté de chez Hélène une bactérie qui m’a laissée à plat comme un pneu ! Le matin du départ, impossible de donner les coups de pédale nécessaires pour arriver au port, 7 km plus loin. L’envie de quitter l’île a décuplé mes forces, et nous avons embarqué au moment où on levait l’ancre.

A peine arrivés à Çesme, en Turquie, il s’est mit à neiger. Pour une seule journée, « cela commençait à faire beaucoup ! ». Donc, pour une fois, nous avons pris un bus, puis un autre, pour arriver vite vite à Soma où nous attendait Bircan.

Bircan nous avait écrit quand nous étions à Athènes. Notre photo de l’Acropole postée sur Facebook lui avait laissé comprendre que bientôt nous serions en Turquie. Nous avons reçu, en anglais, une invitation aussi inattendue que bienvenue à passer quelques jours à Soma. Nous avons également chaté avec un ami de Bircan, Urungu, qui lui aussi suivait notre voyage depuis plusieurs mois. Imaginez notre surprise quand à notre arrivée – de nuit et sous la neige – une femme nous a sauté dans les bras, nous souhaitant j’imagine la bienvenue en turc, et un homme à ses côtés nous expliquait en anglais que nous allions dormir chez cette femme, et que lui, on ne le verrait plus parce qu’il a du travail. Mais ? Qui est-elle ? Nous n’allons pas chez Bircan ? Pourquoi les plans ont-ils changé : pourquoi allons-nous chez elle et pas chez lui ? Décontenancés… La femme nous installe dans son appartement et repart, nous laissant seuls. Sur un mur, une photo d’elle, et dessous, son prénom : Bircan !

Bircan

Ensuite, ce furent deux jours de route jusqu’à Balikesir où j’écris ce soir. Deux jours d’hiver : de neige et de vent. De vent de face, de vent du nord, de vent glacial qui nous congèle les mains. D’arrêt dans les stations services et les pré-fabriqués pour ces ouvriers courageux qui travaillent quand même. De verres de thé. De jurons contre le froid, de rêves de printemps.

A Savastepe, à mi chemin entre Soma et Balikesir, nous avons demandé une orientation à une bande d’étudiants plantés dans la rue. Notre demande a dû les amuser, parce qu’avant de nous répondre, ils se sont mis à rire, à nous regarder et à rire de plus belle, en commentant je ne sais quoi. Puis ils nous ont dit de les suivre, et plus loin, devant un haut immeuble nous avons laissé nos vélos. Nous avons monté quelques étages et dans un bureau enfumé on nous a installés. Une poignée d’agents en uniforme bleu s’est répartie à nos côtés, et une femme très chique s’est plantée devant nous, a remonté ses manches, a relevé le menton, prête à commencer son interrogatoire de police. Nous préparions déjà notre défense, quand les premières questions sont arrivées : « Quel est votre pays préféré ? Connaissez-vous la Norvège ? Avez-vous aimé les villes italiennes ? Irez-vous en Indonésie ? »

Il serait trop long de raconter comment, mais la fin de l’histoire, c’est que nous avons dormi chez cette femme, Seli, et que nous avons passé la soirée à l’écouter chanter et jouer à la guitare des chants turcs*.

(* comme Demet Sagiroglu)

24 janvier 2016
Balikesir, Turquie

Texte : Clem
Photos : Andrés et Clem

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Le pont entre l’Europe et l’Asie

  1. Amy Cousineau dit :

    You have an amazing adventure! I hope you are warm now and there is no snow.

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  2. sueli almeida de curitiba brésil dit :

    Quel aventure mes petits ! Soignez vous bien e force en avant . Sueli almeida de Curitiba

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