Comme un adieu

Comme nous détestons ces moments où nous voyons qu’il faudra camper entre les immeubles, au pied des tours ! Pourtant, ce soir, on n’a pas vraiment le choix. On avait repéré Of sur la carte, et pensant qu’il s’agissait d’un village, on l’avait déclaré « destination finale de la journée ». Mais Of n’a rien d’un village. On pourrait aller à l’hôtel, il y en a d’ailleurs plusieurs, mais on passerait sûrement à côté d’une histoire à raconter…

Après une longue journée de route, on espère toujours mieux qu’une nuit entourés de béton… Mais ne parlons pas trop vite : qui sait, quelqu’un nous verra peut-être et, analysant la situation, nous fera rentrer chez lui. Si nous avons de la chance, nous pourrons même dîner avec une famille ?

Mais ce ne sera pas le cas. Dans l’obscurité, nous observons le terrain, le voisinage. Nous voyons les écrans de télévision à travers les fenêtres, nous écoutons les bruits des moteurs et des klaxons, et par dessus, des voix d’enfants qui jouent, je ne sais pas bien où. A quelques mètres, derrière une fenêtre, une ombre nous observe. Plus loin, un groupe de curieux passe, nous saluant très vaguement. Avant de nous installer, nous demandons l’autorisation aux propriétaires de ce bout d’herbe : nous sonnons à une des portes (la mauvaise ?) de la grande maison rose. On nous dit « Problem yok », mais par contre, c’est non pour les toilettes et la salle de bain. Nous plantons quand même la tente sur ce semblant de gazon miraculeusement sauvé entre les constructions.

Nous emportons notre fatigue et notre désillusion dans un café non loin, pour faire passer le temps et la morosité de la soirée, puis nous nous couchons, ne voulant rien dire de cette dernière soirée en Turquie, ne voulant pas mettre en mots notre déception de voir se conclure de telle sorte notre passage dans ce pays si hospitalier.

Mais le lendemain matin, nous trouvons devant notre tente sur un plateau deux tasses de thé et deux parts de tiramisu. Quel voisin a eu cette délicatesse ? Et dès que nous sommes dehors, un rideau s’ouvre, et par la fenêtre une femme nous demande si nous avons besoin de quelque chose. Un vieil homme s’approche et nous invite à venir nous laver chez lui, et comme nous ne nous pressons pas, il revient et nous offre cette fois de venir boire du thé. Alors que nous venons de nous installer dans sa cuisine, devant des assiettes de fromage et d’olives noires, on sonne à la porte. Une jeune voisine, que nous avons vue la veille, vient nous inviter pour le petit-déjeuner chez elle.

Mais nous sommes déjà en pleine séance photos. Le petit vieux pose, souriant et volontaire, sous l’image du Che. C’est son fils, maintenant installé en Allemagne, qui a mis les affiches du guerillero. On fait le tour des pièces pour regarder les photos accrochées au mur : les parents, portraits sépia ; la femme, le jour du mariage ; l’enfant exilé ; les petits-enfants, qui expliquent les bottes petite taille posées sous le porte-manteau.

On retourne dans la pièce. Avec entrain, le vieil homme s’assoit sur une chaise et demande à Andrés qu’il le photographie. Dans une lutte contre la peur de l’oubli, il a l’attitude et le regard de ceux qui veulent laisser d’eux quelque chose. Ce sera son image – chargée de synthétiser tout son être. Et il pose encore, son adieu à la vie.

Of, Turquie
Le 2 mars 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés

L'adieu

Le vieil homme et Clémence

Les trois sous l'image du Che

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Comme un adieu

  1. Estelle dit :

    Jolis l’article et les photos ! on dirait des gravures !! Merci de ce fragment de vies humaines entrecroisées !!
    A bientôt
    Estelle

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  2. leslie dit :

    L’homme à parfaitement choisi son cadre pour la photo, le poêle, le Che, les pots suspendus, ça et ses traits fatigués… et vos mines de voyageurs…splendide !

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