Entre le voile et le vent d’Iran

Si on lui demandait un classement, Andrés dirait que l’Iran est l’un des « meilleurs » pays du voyage. Les Iraniens sont hospitaliers et veulent nous rencontrer ; abondance d’amandes, de pastèques et de fraises, de fruits secs ; les samovars chauffent, cuivrés, ronds et pleins ; le riz se savoure parfumé et coloré. Nous n’avons aucun mal à trouver où dormir : nous pouvons camper dans les plus belles prairies, les plus beaux jardins, si nous ne sommes invités à dormir dans une maison. Dans la rue nous sommes interpellés, salués, félicités, applaudis. Dix fois par jour : « welcome to Iran! »… Un cadre plein de promesses.

Et puis – et ce n’est pas rien – c’est le printemps, enfin ! et nous l’aimons. Nous le buvons, nous le mangeons, nous nous en enivrons. Nous regardons le soleil revenu, nous baignons dans sa lumière et saluons sa chaleur. La nature est en fête, les hommes aussi.

Mais à cette fête je ne suis pas invitée parce que je ne suis pas un homme. Je dois cacher mes cheveux, mes bras et mes jambes. Enfin, tout le corps sauf le visage. Je me plie aux règles, mais malgré mes efforts, ça ne va pas.

Dans un parc, Tabriz. Un matin, alors que je suis réveillée et levée de bonne heure, je lis sous un arbre, les cheveux à l’air. J’entends siffler, et siffler plus fort et crier. Je me tourne vers l’immeuble en construction derrière mon dos et repère l’ouvrier qui hurle du quinzième étage comme un déluré, brandissant un bout de tissu à la main : « et ton foulard !! ».

Parc, Tabriz

Parc, Tabriz

Centre-ville, Tabriz. Un homme s’approche et me dit que mon haut est trop court. Plus tard, un autre me dit qu’il faudrait que je mette un manteau. Un autre jour, une femme me remonte les chaussettes.

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Dans le bus. Les hommes devant les femmes derrière

A la campagne. Nous sommes assis en tailleur et en cercle autour de verres de thé. En face de moi, deux hommes. Nous conversons. L’un d’eux me fait le geste de remettre bien mon foulard, qui a dû glisser en arrière. L’impression d’avoir commis une faute ! Plus tard, le même me dit avec largesse : « si tu veux, mets-toi à l’aise », sous-entendu, tu peux retirer ton foulard.

Etc etc.

Ce qui est dit n’est plus à dire. Cela fait du bien d’écrire, de partager : ça libère.
On peut passer à autre chose.
Voir au-delà.

Nous avons pensé, Andrés et moi, voyager différemment en Iran. Nous ne nous presserons pas, nous roulerons peu. Nous n’irons ni à Persépolis ni à Ispahan et ni à Téhéran ni dans le désert : nous nous serons contents de demeurer dans le quart nord-ouest du pays. Nous en manquerons, des lieux immanquables ! On nous dira « mais ! vous n’êtes pas allés là ? Vous n’avez pas vu ça ?» Et non. Mais nous connaîtrons quelques villages et leurs ruelles ocre et dorées ; nous resterons assis des heures sur les mêmes tapis, dont les motifs pénétreront nos rêves ; nous saurons l’immense valeur du matin dans les oasis ; nous goûterons aux longues heures de l’après-midi dans l’attente de la brise du soir, adossés sur d’épais coussins, à l’ombre de noyers ; nous accepterons les litres de thé servis par les mêmes mains et découvrirons des façons de cuire le pain qui varient de four en four et de village en village. Nous n’irons pas loin mais nous irons plus loin. Et avant qu’expirent nos visas, nous rejoindrons tranquillement – à bord d’un camion s’il le faut – l’Azerbaïdjan.

Chemins

Je roule accompagnée du vent qui me pousse et m’amène vers l’avant. Je souris et la poussière emporte mon sourire et le répand autour de moi, et tout me sourit. Mes jambes m’ont amenée ici, je leur en sais gré. Je pense à elles, je leur envoie des « merci », je leur dis que c’est bien, qu’elles sont fortes et les prie de m’emmener plus loin, je prendrai soin d’elles.

Je sais ma chance de pouvoir faire ce voyage. Que ma famille me soutienne. Que mes amis me lisent. Que des inconnus nous encouragent. D’être partie. D’être ici. Je fais miens ces mots d’Alexandre Dumas, fils : «  Il n’y a de bonheur réel que celui dont on se rend compte quand on en jouit ». Je me rends compte de mon bonheur de vivre auprès et avec un homme serviable, honnête, affectueux, vif, plein d’imagination, avec qui je ris, à qui je confie mes troubles et qui console mes larmes. Qui ne me dit pas comment m’habiller. Qui se réjouit que je sois moi-même et m’aide à devenir qui je suis.

Saray est un des sept villages de « l’île ». Il y a quinze ans, autour de cet oasis montagneux il y avait un immense lac. Donc nous sommes en fait sur une ancienne île de laquelle nous voyons l’ancien lac. Un petit air de fin du monde, ce paysage… Entourés de sécheresse, nous sommes bien heureux dans la fraîcheur, assis sur de l’herbe grasse.

Je mets ma main dans la sienne, il la serre. Au petit matin nous regardons devant nous, le bel arbre, ample et vert, aux racines profondes et centenaires, avec ses branches basses et ses pousses jeunes, comme il est beau.

Le 23 avril 2016
Saray, Iran

Texte : Clem
Photos : Andrés

 

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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7 commentaires pour Entre le voile et le vent d’Iran

  1. C’est comme toujours un régal de vous lire, d’admirer vos photos et de voyager avec vous. Bonne route!

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  2. Amy Cousineau dit :

    What you wrote is beautiful, Clem. Thank you for taking me on your journey.

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  3. Bruno dit :

    merci !!!

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  4. leslie dit :

    Et toi c’est de plus en plus agréable de te lire… et de plus en plus émouvant au fil des souvenirs que tu collectes… continues ma choupinette !

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  5. Mélanie dit :

    Bonjour. Je suis une passionné de l’Iran et j’ai voyagé deux fois là-bas. Je n’ai jamais vécu de telles situations à Tabriz et ça m’attriste car ce morceau de tissus à jeter une ombre sur votre appréciation du pays. 😔 peut-être qu’un jour les choses changeront, beaucoup surtout les jeunes l’esperent.

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  6. julie stern dit :

    Superbe article, avec des photos qui nous emmènent avec vous. Merci pour ce moment !

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  7. Hibon dit :

    merci ! Bravo !…

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