Danses

C’est un jeune homme qui joue du Qopuz devant sa sœur de 11 mois admirative de son grand frère. La petite lève le regard et le soutient ; montent ensuite ses mains potelées qui se mettent à tourner et applaudir. Ravie par la musique, elle rit.

Je les imagine dans quelques années, grand frère et petite sœur que 17 années séparent mais que la musique unit. Je la vois tourner sur elle-même et éclater de rire quand le tourbillon l’enivrera et qu’elle manquera de se pendre les pieds dans sa jupe. Puis elle se laissera tomber par terre, regardera le plafond, faisant semblant d’être morte, et guettera l’inquiétude sur le regard de son grand frère adoré.

Les années passent : je la vois désormais exécuter une danse bien plus féminine, les hanches grelottantes, les épaules frémissantes, les bras levés, ondulant jusqu’au bout des doigts, les pieds accompagnant le frisson du corps, la tête marquant, un coup à droite, un coup à gauche, sa brûlante fougue.

***

Un soir, un homme nous a dit de le suivre, et comme c’était une invitation nous l’avons suivi. Il nous a fait entrer dans son salon où nous ont accueillis, en rang, deux hommes en costume et quatre femmes en chador. Dans la plupart des salons iraniens, il n’y a pas de meuble, seulement des tapis, collés les uns aux autres de façon à recouvrir tout le sol, et des coussins plats et larges le long des murs. Il y a éventuellement, quelques plantes vertes ; toujours, une télévision ; souvent, un poêle. Les trois plus jeunes femmes se sont assises dans un coin, pendant que la plus âgée s’est mise à servir du thé aux hommes assis en tailleur. Sans surprises, nous sommes invités à rejoindre les hommes, mais je passe rapidement du côté des femmes. Enchantées par mon audace, celles-ci décident de s’occuper de moi, me posent mille questions, veulent voir les photos de mon mariage (eh, il faut bien…), regardent mes mains, m’apprennent à compter et à écrire les chiffres de 0 à 9 et m’offrent deux foulards. L’une d’elles m’entraîne dans sa chambre. Je la suis, me demandant si l’on va maintenant passer aux essayages. Non, les trois autres nous rejoignent, on branche l’ordinateur et on lance une playlist. On monte le son.

C’est la mère qui ouvre la danse ! Hop, le chador est par terre, les épaules se délient, le bassin ausi, les bras montent, ondulant, les pieds claquent ! Yallaaah !! Elle me prend par la main et m’entraîne dans la danse. On ne m’arrête plus ! Les filles sont maintenant en jean et haut moulant, pieds nus, cheveux lâchés, tout sourire, belles ! Et pendant une heure et demi, nous dansons toutes ensemble, dans une joie hors contexte et un somptueux présent.

Faut-il raconter le drame que déclencha la porte quand elle s’ouvrit et qu’il fallut que je parte ? Les hommes entre eux ont décidé du sort de notre soirée. Nous avons éteint la musique, la fête est terminée.

***

Car la joie surgit, même dans des contextes dramatiques. Il n’y a nulle recette, nul chemin qui y mène, contrairement, sans doute, au bonheur. Elle vous tombe dessus, comme une grâce. Sachons l’accueillir !

La joie, c’est ce qui reste aux Iraniennes.

***

Ce vendredi, nous avons pris notre journée. Ici c’est le jour de congé hebdomadaire alors nous accompagnons le mouvement. Avec la famille d’Amin, nous sommes allés pique-niquer en fin d’après-midi. Le but : prendre le thé entourés de montagnes. Les Iraniens sont les rois du pique-nique. Quand on passe à vélo, on les voit dans les près, la voiture stationnée jamais trop loin de la route, et eux-mêmes installés jamais trop loin de la voiture où se serrent parfois 8 personnes. Nous les regardons… Ils ont allumé le feu, l’eau boue ou va bouillir, le thé va être servi. Nous ignorons ce qu’ils mangent : jusqu’à aujourd’hui nous n’avions jamais participé à ce genre de party.

D’abord nous avons passé presqu’une heure à ramasser des herbes qui seront sur le tapis (qui tient lieu de table) pour être mangées ce soir en salade ou autrement. Puis ils ont allumé le feu, elles ont mis les toiles cirées et les couvertures par terre, on a tous attendu puis on a tous bu du thé noir à la cannelle et à une autre épice non-identifiée. Après plusieurs verres et quelques tartines de halva, nous avons replié les couvertures et les toiles, éteint le feu, fermé les pots de petits morceaux de sucre et nous sommes repartis.

La recette est simple. C’était un bon moment, rien de très sophistiqué. Je n’ai pas beaucoup parlé, j’ai écouté la musique de leur langue, que je trouve belle. J’ai bu plein de thé et me suis régalé de halva, une pâte à base de poudre de raisins secs assez sucrée.

A un moment j’ai dit excuse me et je me suis échappée sur les collines au pied desquelles notre compagnie demeurait et semblait rapetisser au fur et à mesure que je gagnais les hauteurs. O, liberté de cheminer seule, guidée par mes pas emballés. O, liberté d’aller sans but, de rentrer dans le paysage contemplé. O, joie que je n’attendais pas, tu m’as bien eue !

Khoja, Iran
29 avril 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
Cet article, publié dans Moyen-Orient, Sur la route, Un instant, Voyage à vélo, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Danses

  1. Luca dit :

    Joie. De pouvoir lire votre poesie. Bravo!

    J'aime

  2. Hibon dit :

    Merci de partager et faire rayonner vos Joies ! On y est, avec vous !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s