Au Kazakhstan, il y a…

Sous la tente l’autre soir, Andrés et moi avons regardé Entre les murs. Bien sûr, le film m’a rappelé des souvenirs… À un moment, Souleymane l’élève rebelle dit que le tatouage qu’il a sur le biceps signifie : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi. »

Mon silence sur ce blog signifie-t-il que ce que j’aurais pu dire ne valait pas mieux qu’un silence ? Mais qu’y a-t-il dans la balance, en contre-poids ?

Au Kazakhstan, il y a le train. Le premier, nous l’attendons le long des voies, avec un chapelet de femmes qui guettent, comme nous, la vue ou le bruit de la locomotive. Je regarde bien comme elles sont bizarrement équipées pour un voyage en train : les pieds dans des chaussettes, les chaussettes dans des pantoufles, les pantoufles dans des claquettes en plastique. Plus haut, un pantalon en toile bleu à grosses fleurs blanches, par dessus : une jupe rose tachetée de rouge et d’orange, le tout recouvert d’une robe à boutons et manches courtes, une robe blanche, enfin, beige. Je ne peux distinguer combien de couches il y a en haut, mais en tout cas, le visage est caché derrière une paire de lunettes noires. Elles sont postées à côté de leur caddie auquel est suspendu un petit tabouret en bois brun. Le tabouret me préoccupe : je me demande si dans un train kazakh, il y a des places assises.

Et il y en a, et ce sont mêmes des couchettes ! Le Kazakhstan est le 9° plus grand pays du monde ; les distances sont immenses. Il est courant de passer au moins une nuit dans le train. Nous, nous en passerons au total 5 ou 6. Seulement, pour avoir une couchette, il faut avoir un billet ! Et nous, nous n’en n’aurons pas toujours…

Nous ne nous sommes pas fait vraiment d’amis dans le train. La dame du dessous, flanquée de ses deux petits-enfants, dont un adolescent qui joue au petit roi, a décidé de nous écarter de son territoire. Ils ont les couchettes du bas, donc l’accès à la table ; nous avons les couchettes du haut, mais nous avons également droit à la table. La grand-mère prendra soin d’y étaler tous ses sacs en plastique remplis de tomates, de beignets, de bonbons, que sais-je, pour qu’elle soit inabordable ! Où veut-elle que nous prenions nos repas ? Nous descendons de nos couchettes et remontons assez régulièrement, provoquant chez elle d’immanquables soupirs. Mais le pire pour moi qui ai toujours besoin d’air est qu’elle exige que l’on ferme la fenêtre – nous avons le contrôle de l’ouverture – alors qu’il fait très chaud et que nous transpirons. Bref, je ne lui fais pas de sourires. Andrés lui propose de goûter au maté. Sans surprise, elle refuse : croit-elle que nous voulons l’empoisonner ?

Il y a cette fameuse mer d’Aral que nous n’avons pas vue ; il y a le voyage du retour – rappelez vous les photos. Lorsque l’orage est arrivé, transformant le chemin de terre, de sable, de sel, de gravillons en une marre de boue ; nous ne pouvons plus pédaler. Tous les deux mètres il faut nettoyer la roue, retirer la boue, racler, retirer une épaisseur considérable. Nous sommes épuisés de pousser les vélos. Notre espoir est investi dans le passage d’une camionnette qui nous embarquerait. Mais nous sommes terriblement seuls. Nous déjeunons sous la bâche.

Enfin, une fourgonnette de police passe, mais en sens inverse ! Elle va à Zhalanash, d’où nous venons. Nous supplions les policiers de nous prendre à leur retour. Nous ne comprenons pas leur réponse, elle n’est pas claire. Ils s’amusent de notre état, de l’allure de nos vélos. Ils nous examinent, nous demandent nos passeports, pour la forme, et repartent, hilares.

Plusieurs voitures passent en contre-sens. Même si nous n’avons rien à leur dire, les automobilistes nous épatent : certains ne s’arrêtent pas, ce qui nous semble fou, vu le spectacle que nous offrons et qu’ils ratent ! D’autres freinent, mais pour demander, comme d’habitude, d’où nous venons, et puis rire, s’exclamer « Messi ! Messi ! » et rien de plus. Nous n’entendons ni un « besoin d’aide ? » ou ne serait-ce qu’un « ça va aller ? » Puis, c’est un miracle : la voiture de police repasse, s’arrête et nous embarque.

Il y a aussi, enfin, les montagnes, et il y a Alla, qui vit seule et qui a un salon que nous louons. Nous posons donc nos affaires quelques jours, dans les Monts Célestes, au dessus d’Almaty. Alla est russe et parle trois mots d’anglais. Nous avons aussi trois mots de russe, donc nous nous entendrons bien.

Alla nous apporte un poste radio. Elle le branche et se met à danser. Et bien ! Je ne décroche pas mon regard de ses épaules, de ses hanches, de ses pieds… Eh ! elle était professeur de danse ! Elle ne s’arrête plus : Polka, twist, rock’n’roll, salsa, cha-cha-cha… Je me lève et la rejoins et nous dansons ensemble devant d’Andrés. Mais je ne sais pas ce qu’il attend pour nous rejoindre !

Dans l’immeuble, il n’y a pas l’eau courante. On remplit des sauts au tuyau, en bas. Tout l’immeuble est en aller-retour permanent. Dans l’appartement, il y a une petite pièce avec un lavabo sans robinet et un siège avec un trou. On jette dans le trou ce qui s’écoule du lavabo. Je vous l’accorde, le silence est plus beau que l’odeur infecte qui se répand dans tout l’appartement.

Nous nous lavons donc dans la rivière, ce qu’Alla ignore. Chaque matin, elle nous propose de nous doucher, dans « le cabinet de toilette », avec une bassine et un bidon d’eau. Elle veut faire chauffer de l’eau… Nous déclinons et ça la choque. Elle nous dit : « Moi, je me lave ; je ne sais pas… il faut se laver. »

Il y a d’autres histoires à raconter – les dîners gargantuesquo-sauvages du Ramadan vous auraient-ils intéressés ? D’autres couleurs – celles des ciels d’orage, mais vous les connaissez je pense. D’autres goûts – le koumys, lait de jument fermenté… Si je devais continuer à briser le silence – qui n’est pas un mal – je dirais : « Il y a aussi des moments difficiles ». Le 5 juillet, Andrés et moi avons fêté notre premier anniversaire de voyage, non sans fierté mais pour une seule raison : les difficultés qui jalonnent notre route nous ont donné l’entraînement pour les passer sans tomber.

Bichkek, 16 juillet 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés et Clem

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Au Kazakhstan, il y a…

  1. Hibon dit :

    de tout coeur avec vous… J’ai aussi eu une pensée pour vous le 5 juillet ! bise, armelle

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  2. Patricia dit :

    Pas commodes, les Kazakhes, semble-t-il. Et maintenant, où êtes-vous? je vous imaginais en Chine. Je vais regarder ton blog de plus près. Déjà un an? My God, quel courage, quelle endurance… et quelle force a votre idéal ! J’espère que vous ferez un magnifique livre à votre retour. D’ici là mes pensées vous accompagnent !

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