Encore plus en Chine

Avant d’entrer en Chine, j’avais reçu de la part d’une amie un vœu qui tombait bien : connaître moins de tribulations que Fabienne Verdier (1) . Lors de son escale au Pakistan, elle s’était fait violer par l’entraîneur d’une équipe de hockey ; son voyage en train de Pékin à Chongqing avait duré six jours au lieu de trois ; à l’université, on lui interdisait certains cours et certains lieux ; sur le campus, elle subissait un flicage excessif de la part du Parti ; les autres étudiants avaient l’interdiction de lui adresser la parole, etc. Elle est restée dix ans en Chine, s’initiant à la peinture, à la calligraphie, à la philosophie, à la poésie et à l’art de vivre chinois. Elle est devenue une grande personne. J’avais apprécié ce vœu.

Mais en entrant en République Populaire de Chine, force fut de constater que les choses avaient changé… Nous avons fait connaissance, la Chine et nous, dans une ville polie d’or et de rouge, au cours d’un pique-nique suivi d’une sieste sur la pelouse grasse d’un grand parc, puis longeant des avenues fleuries et des rues fort propres. Une pensée s’imposait : « Nous voilà arrivés dans le futur ! »

Mais une petite main gantée sous une ombrelle tenue par sa sœur s’avance et danse. Dans un geste qui ressemble à s’y méprendre à un salut, elle nous avertit « halte-là, pas trop vite. » C’est que nous avons précipité notre jugement en nous croyant dans un beau film de science-fiction. En roulant plus avant dans la province du Xinjiiang, le mot « plus » se met à ricocher dans nos têtes.

Je vous demande d’imaginer ce que serait un paysage plein de fils électriques, de poteaux, de lignes haute tension, partout, même sur le haut du crâne des montagnes. Le voyez-vous ? Maintenant, multipliez par deux ou trois la quantité de câbles que vous venez d’imaginer : c’est ce que nous voyons. Vous vous dites « ah oui, tout de même ! », « c’est fou ! » ou bien « et ce n’est que la partie émergée… » : votre étonnement s’unit au nôtre.

Imaginez-vous à vélo sur une route assez fréquentée, dans un paysage de fils électriques et de champs cultivés. Entendez des klaxons : beaucoup. Puis, augmentez le bruit dans votre tête, au moins deux fois plus de klaxons. Vous vous dites « c’est trop ! », « c’est insupportable ! », et votre réaction est exactement la nôtre !

Paysage urbainJe pourrais vous demander de continuer ces exercices d’imagination avec l’incompréhension (« imaginez de l’incompréhension, puis le double d’incompréhension, etc »), avec la foule, avec la pollution, avec les champs cultivés, les usines, les grues, les sacs plastiques et les emballages, la nourriture improbable (patte de poulet couleur carmin emballée sous vide ; œuf dur sans coquille, peint en marron emballé sous vide avec étiquette Nutritional facts…), avec les moto-charettes à trois roues qui jettent une infernale fumée noire, avec les distances trompeuses (on est toujours plus loin que l’on imaginait)… vous arrêteriez certainement la lecture de cet article !

Avouons que tant d’intensité est fascinante – je n’ai pas dit séduisante. On circule, à l’affût de nouvelles curiosités, on s’étonne de la densité superflue d’à peu près tout, on se questionne sur l’identité de ce machin comestible, on s’anime à prononcer quelques mots en langue locale, on s’agace de n’être point compris… C’est un mélange de vives impressions et d’excitation, d’attraction écœurée, d’intérêt pour ces découvertes, de rejet de ces excès, d’interrogations désespérées…

Nous cherchons le calme et n’y parvenons que le soir, après avoir bien cherché un endroit où camper. Inutile de vouloir être seuls : il y aura toujours, plus ou moins proche, quelque berger assis sur son tabouret pliable, quelque agriculteur qui ferme les vannes d’irrigation, quelque femme qui injecte sur ses choux un insecticide… Certains s’approchent, si nous n’allons pas vers eux dire bonsoir, puis nous soufflons, enfin tranquilles, nous étirons longuement, méditons un peu et dînons devant le crépuscule et le moins possible de fils électriques.

Une fois, la police nous a interdit de camper. Nous avons eu peur. Nous avons vu tout noir. L’obligation de dormir dans un hôtel « international » ne nous arrange pas : ils sont forcément en ville – or nous évitons de nous attarder en ville… La province du Xinjiiang, elle non plus ne nous a pas retenus. L’ambiance se résume par « pour votre sécurité, vous ne pouvez pas… Non, c’est interdit. Pour votre sécurité, ne posez pas de questions. »

Nous avons donc pris un train pour parcourir deux mille kilomètres en vingt-quatre heures (et non en un mois) et se rapprocher des montagnes où nous espérons entendre moins de klaxons. Voyage sur des sièges raides, sans se plaindre parce que la moitié des passagers du wagon n’ont pas de siège. Je découvre l’existence d’un tas de règles qui agacent et que l’on a pas envie de respecter : il est interdit de descendre lors des arrêts en gare, interdit de passer un peu de temps la nuit au wagon-restaurant pourtant encombré de dormeurs, etc. Au bout du compte, la surprise : pas de vélos, pas d’affaires pourtant confiés à grand prix au service bagages. La fille du bureau à l’arrivée sort son smartphone, ouvre un traducteur et ainsi parlons-nous en textos : chacune tape son texte, appuie sur « traduire », l’autre le lit, répond, appuie sur « traduire », etc. On ne va pas très vite, il faut être patient. Mais de ligne en ligne, muettement, nous nous lions d’amitié. Elle nous invité à dormir chez elle, en attendant nos affaires qui arriveront le lendemain. Nous dînons dans un restaurant où l’on s’est beaucoup amusé (les plats arrivent sur un tapis roulant, on saisit au vol ce que l’on veut, à faire cuire dans son bouillon en ébullition posé sur une plaque devant soi, et tout est à peu près inconnu et bizarre – ça m’a collé une indigestion).

Nous sommes à Xiahe, haut lieu de tourisme religieux tibétain. Le vaste monastère qui abrite plusieurs temples bouddhistes est cintré par un chemin bordé de galeries abritant des rouleaux à prières. Les pèlerins, moines et laïcs, en font chaque jour plusieurs tours : ils font tourner chaque rouleau de leur main droite gantée, tout en égrainant de l’autre main un collier de perles. Nous faisons le tour, aussi, puis nous montons sur une corniche et avons suivi une ligne de crête surplombant la ville. Le monastère et ses centaines de cellules au toit plat s’étend, fragile à côté de la ville chinoise : grues, tours, immeubles colorés, enseignes orgueilleuses – beaucoup trop grandes et visibles. De là-haut, nous regardons les pèlerins circuler : la roue tourne. Certains avancent allongés : ils se jettent à terre dans un mouvement de pénitence ou de dévotion, se relèvent, font un pas en avant et recommencent. Nous n’entendons pas la rumeur de leurs prières murmurées, mais nous en sentons la force émouvante : les pèlerins veillent sur l’âme du monde – et celles des hommes, car ils jouent ici à un jeu risqué.

À part ça, les rivières sont d’une poétique couleur chocolat, quand elles ne sont pas remarquablement sèches.

Xiahe, Gansu, le 27 août 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés

(1) Verdier Fabienne, Passagère du Silence – Dix ans d’initiation en Chine. Albin Michel, 2003

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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