De l’ongle à l’épaule

Votre petit doigt. Devant l’ongle, à deux reprises, les lignes marquant des plis sont plus ou moins profondes, plus ou moins larges. Entre elles s’étendent vos phalanges, trois petits hauts plateaux. Combien de temps faudrait-il à une bête microscopique pour passer de l’ongle au plat de la main ? Passer les plis – des crevasses ! – et les plateaux, puis arriver, une fois l’articulation finale passée – une montagne vieille, comme celles du Massif Central  – au dessus de la main… Quel voyage ! Notre petite bête veut maintenant poursuivre et arriver à l’épaule. Souhaitons-lui bon courage, parce qu’après la main, c’est l’avant-bras, peau étirée, terre allongée, longue randonnée. Il faut passer par une forêt de poils pour arriver au coude et là : comment s’y prendre ? Passer par l’intérieur ou par le rebond arrière ? Le voyage ne sera pas le même… Puis, dans tous les cas, c’est l’ascension vers l’épaule. Endurance. Vertige ? La pente est raide mais sans surprise, sans nid-de-poule ni rebond, seulement quelques arbres, et puis c’est le sommet ! Ah, d’en haut la vue est meilleure ! Doux repos assis les jambes pendantes au bord du vide…

Pèlerines tibétaines, se reposant sur l’herbe

De Xiahe, d’où je vous ai écris fin août, à Chengdu où nous sommes arrivés hier, nous avons été comme cette bête microscopique qui essayait d’aller de l’ongle à l’épaule. Sauf que nous allions en sens inverse… On ne passe pas comme ça facilement, de la ville des pieux Tibétains – déjà à 3000 mètres d’altitude, mais ce n’est rien par rapport à ce qui viendra – à la cinquième ville de Chine, Chengdu, à 500 mètres, ce qui permettent de ranger coupe-vent, impèr, foulard et polaire. On s’attarde sur les hauts plateaux, après avoir enduré sa patience dans les longues montées. Chaque coup de pédale est comme une sardine que l’on enfonce dans un sol sec. On avance ainsi, pourtant, contre le vent, très haut, en regardant les drapeaux multicolores imprimés de prières – encore la trace des Tibétains : quand changeront-ils de sens et indiqueront que le vent a tourné, que cette fois il nous poussera ? Notre compteur marque sans gène 13 ou 14 km/h alors que la route est plate ; le vent essayerait-il de nous retenir ? Nous entendons le conseil et nous arrêtons pour camper, bien qu’il soit tôt. Goûtons et profitons de la vue des drapées de montagnes, des yaks qui broutent tout près et qui ont plus peur de nous que nous d’eux, de la rivière chantante, de la yourte voisine dont les habitants viendront observer comment l’on cuisine et sentir l’odeur de notre dîner, toucher la matière de nos vêtements, voir la couleur de nos sacs de couchage, entendre le bruit de nos oreillers que l’on gonfle avec la bouche…

À Langmusi, un village plusieurs fois recommandé, un vrai Sainte-Marie-de-la-Mer en termes de nombre de bus touristiques et de sièges de restaurant, nous tournons le dos aux deux monastères, préférant cette fois les voir de l’extérieur que de l’intérieur, pour nous lancer sur un sentier en direction des montagnes alentours. Mon optimisme nous coûte une frayeur quand nous voyons que le chemin ne va pas nous faire dessiner un cercle nous ramenant au village, mais se perd droit devant. Deux paysannes – en réalité, nos anges gardiens – nous indiquent la direction de Langmusi. Nous suivons une trace de plus en plus fébrile dans des herbes odorantes qu’elles sont venues cueillir, nous menant au pied d’imposants rochers. Il faut escalader, arriver en haut essoufflés, voir qu’il y a nul village en vue, s’avouer que nous sommes perdus, et s’en inquiéter intérieurement, et ainsi, comme sur le crane d’un oeuf avancer au hasard (des nuages couvrent le soleil qui auraient pu nous indiquer le nord), tournant peut-être sur nous-mêmes, cherchant de haut où est le village, puis le trouvant, mais bien loin en bas, à l’heure où la lumière commence à manquer. Il faut descendre sans perdre une minute, ce que nous faisons comme des fous, laissant derrière nous une polaire et de grosses gouttes. Nous glissons, mettons les pieds dans des flaques qui sont en fait des sources naissantes, passons sous des arbustes, nous retenons aux branches, remplissons notre bouteille d’eau à une source et nous rafraîchissons, mais pressés par la nuit qui gagne du terrain. Nous arrivons, dans le noir, sur la route qui mène, dieu merci, au village. Nous nous étirons longuement devant un restaurant vide aux néons éclaboussants de lumière blanche qui contraste violemment avec la douceur du crépuscule, puis nous y dînons, affamés et souriants de notre audace et de notre chance – mais nos sourires peinent à cacher notre fatigue et notre soulagement.

D'en haut, même perdus, Andrés photographie les montagnes, si belles

D’en haut, même perdus, Andrés photographie les montagnes, si belles

Après les hauts plateaux, où aucune rencontre humaine ne nous marqua, nous nous sommes présentés devant ce qui allait être une descente de 400 km le long d’une rivière cette fois bien profonde et pressée, dégringuolant entre les verdoyantes montagnes du Sichuan. Nous y avons passé plusieurs jours, non seulement parce que 400 km est une longue distance, mais aussi parce que le vent soufflait encore contre nous, nous empêchant de descendre en roue libre ! Le temps pluvieux ou menaçant nous obligeait à trouver chaque nuit un abris. Fini les nuits de camping sauvage, silencieuses et paisibles que nous aimions tant ! Désormais, nous posons nos matelas, hélas jamais assez loin de la route – nous sommes dans cette vallée comme dans un entonnoir où il est difficile de s’éloigner du centre, en l’occurence la rivière et la G213 – toujours trop prêts des klaxons et des bruits de moteur. Pas facile, malheureusement, de trouver où dormir sans qu’un Chinois demande l’équivalent du prix d’un lit en dortoir dans une auberge de jeunesse pour nous permettre de dormir par terre, dans un couloir ou au fond d’un restaurant fermé !

Enfin voilà, nous sommes à Chengdu, chez Yu, un membre de la communauté Warmshowers (des cyclistes offrent à des cyclistes un lieu où dormir et une douche en général chaude). Hier soir, nous avons mis ce que nous avons de moins sale et nous sommes allés au restaurant avec Yu et trois copines. Nous avons tous chanté, chacun dans sa langue, nous avons fait des selfies et Andrés et moi, nous avons commencé à reprendre les 3 kilos que nous avons perdus quelque part dans la province de Gansu ou celle du Sichuan.

Avec Yu et les trois Chinoises, en route vers le resto

Avec Yu et les trois Chinoises, en route vers le resto

Chengdu, Sichuan, le 8 septembre 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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Un commentaire pour De l’ongle à l’épaule

  1. J’ai voyagé et me suis perdue dans les montagnes avec vous… ❤ Sublime texte !

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