Un air de Bretagne

Et puis soudain, après des milliers de kilomètres, nous avons vu la mer. Un air de Bretagne. Ce n’est pas la fin des fins, le bout du bout ; ce n’est pas l’Irlande ou même l’Islande, c’est simplement la Bretagne. Plus à l’ouest, il y a encore, sur le continent, le Cabo da Roca, au Portugal. Mais ce n’est que Qingdao, en Chine : plus à l’est il y a encore les terres russes qui s’étirent vers l’Alaska, il y a la péninsule coréenne, il y a le Japon. Ce n’est que Qingdao, mais c’est pour nous le bout. Nous n’irons pas plus loin sur cette terre, c’est de là que demain nous nous arracherons au continent, en bateau pour Incheon, en Corée. Ce n’est que Qingdao, et pourtant c’est un air de Bretagne.

Ce matin, j’ai vu la mer, des pêcheurs, des bateaux rouillés, et ça sentait l’eau iodée. Ce parfum, respiré à l’extrémité d’un bras du continent eurasiatique, me ramène près de notre point de départ, à l’extrémité de l’autre bras : en Bretagne, et les souvenirs de Port-Louis jaillissent puis meurent, parce que nous sommes à Qingdao, et quand même, ce n’est pas le Finistère ! Certes, nous avons déjà glissé sur l’eau (mer Égée, mer Noire), nous avons pris le train deux fois (Kazakhstan, Chine), quelquefois le bus pour avancer plus vite dans les pays trop grands pour nous (Turquie, Chine) et nous sommes montés sur le dos de camions pour les mêmes raisons. Néanmoins, en voyant la mer ce matin, une émotion m’enveloppa quand j’ai vu la distance que nous avons parcourue, de bras à bras. J’ai souri, je me sentais bien : c’est fini, nous sommes arrivés, nous allons pouvoir nous reposer maintenant.

De Chengdu, où j’ai écrit mon dernier post racontant la balade en montagne et les hauts-plateaux, nous avons mis le cap vers Xi’an, puis Kaifeng, plein est, et enfin Qingdao, au nord-est. Nous voulions traverser ce gros morceau de Chine pour voir la transition entre le Sichuan, encore rural et montagneux, et l’est chinois, supposé être plus dense, plus peuplé, plus urbain. Nous voulions pénétrer dans cette Chine fiévreuse, voir le milliard virgule quatre de Chinois.

Qingdao

Nous avons bien vu ce qu’est un pays très peuplé : du monde partout, oui, mais pas forcément concentré, plutôt bien étalé sur toute la surface que l’œil embrasse et que le pied peut fouler. Pas tellement de transition entre les villages, et pourtant l’habitat rapproché est encore très rustique. Les activités agricoles dominent. C’est la saison du maïs : du maïs partout, sous toutes ses formes, à toutes les étapes de la vie du grain. L’industrie du bois, qui ferait pleurer à grosses larmes Idéfix et qui nous attriste aussi. Les arbres, nous les préférons debout, rouler sous leur ombre, dormir sous leurs branches de musiciennes agitées ! Du monde partout… Pour nous, cela veut dire qu’à chaque arrêt, nous sommes entourés puis rapidement questionnés par plusieurs personnes, dans leur impénétrable langue.

Le problème des grands pays, c’est qu’ils engendrent naturellement un besoin d’avancer qui devient un entêtement. De fait, il faut beaucoup rouler pour pouvoir en sortir. Or, cela ne laisse pas beaucoup de temps pour aller du côté des sentiers non-battus. C’est là que l’on trouve ce qu’il y a de plus charmant, de plus émouvant, de plus lent, de plus calme, de plus paisible. C’est là que j’aurais aimé voyager pendant deux mois, au lieu d’être sur des routes trop encombrées mais directes, parce que, mine de rien, il ne faut pas trop traîner.

À Kaifeng, l’ancienne capitale de la vieille dynastie Song, nous avons été reçu par Zhu, un membre de la communauté Warmshowers dont j’ai déjà parlé. Nous avons repris la communication avec les portables, dont j’ai aussi déjà parlé. Quand nous sommes arrivés, épuisés, comptant sur deux ou trois bonnes nuits chez lui et son amitié comme cerise, nous avons vite compris qu’il ne pouvait pas nous avoir chez lui, parce que sa maison, dit le traducteur « est en démolition ». Ah, mauvaise nouvelle ! Finalement, il a voulu nous y emmener et nous nous sommes installés dans une pièce effectivement en démolition, que l’on a quand même nettoyée. Pourquoi vivre dans une maison mi debout mi couchée ? Parce que c’est celle de sa mère, et sa mère ne veut pas y toucher, sa mère a 101 ans et sa maison pareil. Nous avons rencontré la jeune femme et ce qui m’a émue, ce sont ses pieds. De tout petits pieds comme ceux des romans ayant comme toile de fond la Chine, n’importe quand entre le X° et le début du XX° siècle. Alors cette femme, pensai-je, a eu les pieds bandés ! Cette pratique ayant été interdite au tout début du vingtième, cela a dû se faire clandestinement… Mais pour quelles raisons ? Soudain, ses pieds m’ont amenée à me figurer les épreuves toutes différentes de celles que nous connaissons, imposées aux Chinois durant des siècles, et plus particulièrement au cours de ces dernières décennies. Ces petits pieds qui furent bandés ont sans doute été témoins de frissons de peur et d’angoisse, de bien des larmes.

Nous n’avons passé que deux nuits dans la maison en démolition, désolés entendre Zhu crier dans les oreilles de sa mère qui avait l’air de demander pour la quinzième fois : « Mais qui sont ces deux là ? » quand Zhu lui demandait si elle voulait regarder la télévision ou être resservie de riz.

La chambre de la mère de Zhu

À part un prof d’anglais rencontré une semaine plus tard, jeune homme que nous avons reçu devant notre tipi pour une bavette, Zhu a été notre seul ami sur cette route Chengdu-Qingdao. J’enfonce maintenant un clou : leur absence nous montre la valeur des papotes qui apportent de la légèreté et de la gaîté aux journées.

Mais n’exagérons pas. Nous avons saisi plus d’une fois les mains tendues vers nous. Ce jeune homme qui a embarqué nos vélos et nos sacs, et nous avec, pour nous avancer de quelques dizaines de kilomètres quand le vent soufflait à nous faire aller à reculons. Cette famille, préparant dans l’arrière boutique des briques de maïs : nous avons rigolé ensemble, de je ne sais quoi, et nous sommes repartis les mains pleines de choses à base de maïs. Tout ces gens qui nous ont donné des bouteilles d’eau, s’arrêtant sur le côté de la route pour nous prendre en photo puis repartant contre le vent après nous avoir laissé de l’eau, et quelquefois des petits gâteaux aux haricots rouges. Ce jeune homme, travaillant dans une gare de trains de marchandises, qui apprenait l’anglais depuis 1998 mais n’avait jamais eu l’occasion de parler avec des étrangers, qui nous a permis de mettre la tente derrière la gare, de prendre une douche chaude, qui nous a invités à dîner et offert un petit-déjeuner. Non, nous n’avons pas été mal traités, nous n’avons pas traversé de désert d’humanité. Ici, la difficulté a été de COMPRENDRE et SE FAIRE COMPRENDRE. Demander un renseignement sur le bord de la route, poser des questions, faire connaissance, raconter le voyage, faire des blagues, proposer son aide, demander de l’aide, demander quoi que ce soit, faire des remarques, raconter une anecdote… ça a l’air d’aller de soi, n’est-ce pas ?

Enfin, comment raconter ces moments qui ont mis à l’épreuve notre calme, notre patience, notre bonne humeur ? Tant de fois avons-nous senti monter l’agacement provoqué par quelque Chinois maladroit (à nos yeux), trop curieux (selon nous), trop bavard (il parle, il parle, nous essayons de l’arrêter, de lui dire que nous ne comprenons pas), trop peu imaginatif pour essayer de se faire comprendre par des gestes, par des dessins – enfin, tout sauf par des mots ; par un routard trop pressé, par un automobiliste approchant de trop près les limites du dangereux; par tous ces klaxons – pouèt pouèèèèèt !

Maintenant que nous sommes à Qingdao, oublions-les, ils sont passés. Retenons cet air de Bretagne qui nous enfle le cœur. Respirons-le et sentons comme il est bon ; et cet air, s’il vient bien de Bretagne, qu’il nous y ramène !

Mais pas trop vite.

Qingdao, Chine
Le 29 septembre 2016

Texte : Clem
Photos : Andrés

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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