Chemins intérieurs

Je n’ai pas pleuré longtemps. Un beau jour, j’ai appris que je devais rentrer en France, puis j’ai su que ce n’était plus nécessaire – joie, déception. En ce même temps, le consulat américain m’a fait un cadeau en envoyant mon passeport doté du visa demandé à Séoul et non sur la côte, comme je l’avais indiqué. Cela m’obligeait donc à retourner dans la capitale. Au moment de ces rebondissements, nous étions dans un port de pêche de la Mer du Japon, à 350 km de Séoul. Et si j’ai rapidement séché mes larmes, c’est que j’ai vu là l’occasion d’aller sur des chemins intérieurs m’offrant un voyage solitaire comme j’en avais envie depuis plusieurs mois. Andrés, quant à lui, allait rester quelques jours chez une Canadienne et en compagnie d’un cycliste normand qui a fait la même route que nous, Nicolas.

Ce n’est pas plat la Corée, m’avaient avertie certains… En effet, je me suis lancée à la conquête de la chaîne de montagnes qui coupe la péninsule en deux, passant des cols, roulant le long de rivières, remontant des vallées, glissant en roue libre sur des dizaines de kilomètres, remontant en sueur ce dénivelé de 600 mètres que je venais de descendre. Je cherchais sur ma carte les tracés blancs et faisant de mon mieux pour éviter les jaunes, oranges et rouges. Ainsi, sur mes petites routes je voyais la montagne défiler, contemplant, ô, longuement contemplant les arbres si beaux, grands et colorés de l’automne ici tardif et éblouissant de lumière.

Ce que j’aime quand je suis seule, c’est que je suis dépendante pour me loger et pour m’abriter le temps d’une pause quand il fait froid. Sans façons, je sonne aux portes. Quand la journée me semble terminée, je choisi une maison et présente un papier où il est écrit en coréen ce dont j’ai besoin : un endroit où dormir. Mais ce texte, nous l’avons préparé avec Andrés, il est donc question d’un Argentin et d’une Française ! Chaque fois, j’ai eu droit à des regards interrogatifs : « You ? Only one ? », sous-entendu : tu es seule ? où est l’Argentin ? Et puis quand j’affirmais que oui, j’étais bien seule, je les voyais désolés, tristes pour moi, s’imaginant des cris, des larmes, une grosse dispute et puis la douloureuse séparation, une évidence puisque je suis seule. Ils me lançaient alors un regard plein d’empathie, désolés qu’après tant de mois ensemble et si loin de chez moi, je sois séparée de mon compagnon.

Mais il n’en est rien ! Andrés et moi sommes plus que jamais unis et heureux de l’être ! C’est bien notre amour et la confiance que nous avons l’un dans l’autre et en nous qui nous permettent de nous quitter une dizaine de jours. Nous nous sommes dit au revoir à un banal carrefour, après s’être échangé des lettres, nous serrant fort dans les bras mais sans larmes, non. Nous nous sourions !

Andrés appliqué

Sur la route, j’ai découvert un livre qui s’appelle L’Esprit de solitude, écrit par Jacqueline Kelen. Elle y note : « Accepter ce sentiment de solitude, l’étudier au fond de soi, cela équivaut à aller explorer les ressources et les frontières de l’humain ; cela engage le plus souvent à se hausser au-dessus de l’humaine condition, à imaginer, à inventer ; à vivre  » une vie inimitable  », comme le tentèrent Cléopâtre et Antoine. » Quel programme pour mes journées seule !

Le jour de mon anniversaire est passé par là. J’étais seule, apparemment, mais qu’à cela ne tienne, puisque je suis riche d’amours et d’amitiés !

Andrés et Clem

Arrivée à Séoul, j’ai passé un long moment au Musée national, attirée par les salles de calligraphie et de peintures chinoises, coréennes et japonaises. J’aime la peinture orientale pour sa vision de la nature et la place où elle place l’homme. Voici ce qu’en dit un certain Soyoung Lee : « In Korea, landscape painting – rather than figure paintings or historical paintings as in the Western world – became the preeminent form because nature itself was considered sacred. Nature was seen as a living entity. It symbolized both an integral part of human life and a higher spiritual being. » Ainsi peut-on voir dans ce grand musée les œuvres qui chantent le caractère divin de la nature (arbres, montagnes, pierres et roches, eau, nuages, ciel, plantes et fleurs telles le bambou et l’orchidée), et la place de l’homme au sein de cette Mère : des petits personnages, souvent assis, peints au trais fin, humbles et pas plus grands qu’une fleur.

La femme et l'arbre

Je me sens attirée par cette vision. Je passe des heures dans les salles et autant dehors autour de l’étang. Des collégiens jouent dans l’eau, ce qui est inouï car certainement interdit. Ils ont remonté leurs pantalons et maintenant ils marchent vers le centre du bassin, où est un petit temple. La scène m’amuse quand j’entends le gardien siffler puis le vois courir le long du plan d’eau, et les jeunes, du centre revenir vers le bord dans de grands éclaboussements, rebelles et ravis !

J’ai lu cet été un livre sur un sage coréen, Chusa (Kim Jeong-hui)*. J’avais très envie de voir ses calligraphies et ses peintures et j’en ai vu certaines. Les pièces de musée sont remarquables mais je préfère mon autre Kim, celui que j’ai connu en vrai, chez lui, chez moi ce soir-là.

Kim et sa femme

J’avais repéré sa maison parce que c’était la plus belle. Eh, pourquoi pas ce critère pour choisir ma chambre ? J’avais donc repéré depuis le chemin la maison de briques et bois aux grandes baies vitrées. Je ne voyais pas encore l’intérieur. Le jardin, mi potager mi bois, était plein de plantes et d’arbres, d’outils de jardinage et de jarres en terre cuite dans lesquelles les Coréens stockent tout un tas d’aliments (du sel, du kimchi, le chou fermenté au piment, etc). J’ai tendu mon papier à madame, qui jardinait avec Kim. Je n’ai pas compris sa réponse mais enfin, elle m’indiquait un autre lieu. Kim, qui était resté en retrait, lui a demandé ce que je voulais et, l’apprenant, lui a dit : « Mais proposons-lui la chambre d’amis », et ils m’ont montré la chambre d’amis. J’ai ainsi découvert l’intérieur de la maison dont je dirai seulement que les murs étaient remplis de bibliothèques, de peintures que j’aime (orchidées, etc), de reproductions de calligraphies de maîtres et enfin, de calligraphies de Kim, qui séchaient un peu partout, suspendues à des cordes à travers le salon. Au centre, un grand bureau trônait, avec dessus une très belle pierre d’encre, de nombreux pinceaux, du papier et des livres. Parce que le calligraphe est avant tout un lettré (ou du moins, il tend à l’être) il connaît la philosophie et la poésie, la peinture et possède une grande culture, chinoise et coréenne. Son geste est inspiré par le Souffle, donc l’artiste-lettré entretient son intérieur, en prend soin, le cultive et l’affine. Kim m’a montré son travail, puis je l’ai vu à l’œuvre. La calligraphie est moins un art pictural, esthétique qu’un art d’être. Le geste naît de l’Esprit. Ce n’est pas le cerveau qui commande, c’est bien l’Esprit et la calligraphie illustre l’état d’âme du calligraphe.

Le soir, nous avons été à un festival de nourriture et écouté de la musique. Kim s’est occupé de moi, très attentif à mes besoins. Nous avons ri ensemble que j’ai mordu très fort dans un morceau de savon pensant que c’était un petit gâteau !

Un autre jour, je suis tombée par hasard dans une académie confucéenne. J’ai surpris un groupe d’hommes en plein cours. Qu’ils étaient mignons ! J’aurais voulu m’asseoir à une table et écouter les paroles du professeur. Mais la route m’appelait.

* Jordis, C, Paysage d’hiver – Voyage en compagnie d’un sage, Albin Michel, 2016

Séoul, Corée
3 novembre 2016

Texte et photos : Clémence Egnell

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Chemins intérieurs

  1. Michel NOËL dit :

    Cette fois ci s’est une vraie aventure, félicitations et courage (dont vous ne semblez pas manquer) pour la suite et les retrouvailles. Lucette​ et Michel qui pensent à vous si loin de la France.

    Nota: ici aussi nous faisons du vélo mais nous savons où aller coucher le soir!

    Michel NOËL

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  2. JEANNIN dit :

    Très bien
    Un lointain cousin de Toulouse
    Belle année !
    philippejeannincitoyendumonde@gmail.com

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