Partage de lecture – Passagère du silence

Quelques livres lus récemment ont orienté si ce n’est mon voyage, du moins mon regard en voyage. Le livre du peintre Fabienne Verdier, Passagère du silence – dix ans d’initiation en Chine, auquel j’ai déjà fait référence sur ce blog, est l’un d’eux.

Fabienne Verdier s’échappe de ses études aux beaux-arts de Toulouse pour s’initier, en Chine, à la peinture et la calligraphie chinoises. Après des débuts éprouvants – intégration et communication difficiles, obligatoires surveillance et isolement – elle s’approche d’un vieux maître qui accepte de lui transmettre ses connaissances et ses arts. Le maître est poète, peintre, calligraphe, philosophe : c’est une large vision de la vie qu’il va passer. Et cette vision a été pour moi une porte grande ouverte sur un monde nouveau. Bien sûr, le monde n’est pas nouveau, mais l’est la façon de le voir. C’est ce que j’aimerais partager avec vous.

Pour entrer dans le contexte, regardez cet exercice de calligraphie que propose le vieux maître à Mademoiselle Fa :

« Le trait est une entité vivante à lui seul ; il a une ossature, une chair, une énergie vitae ; c’est une créature de la nature, comme le reste. Il faut saisir les mille et une variations que l’on peut offrir dans un unique trait.
« Je voudrais que ton trait représente une formation nuageuse, avec la mouvance indistincte des nuages, ce souffle qui anime une matière vaporeuse. Essaie.
« Ton trait, là, ne va pas. Pense à un cheval, à l’os de son fémur. Essaie de représenter cet os par ton trait, avec sa moelle car, même à l’intérieur d’un os, il y a du mouvement. Trace ton trait en imaginant un os.
« Ton os de cheval n’est pas mal, mais il manque encore quelque chose. Ton trait n’est pas vivant. Connais-tu le principe de vie du mystère végétal ? Regarde cette branche : il y a une ossature externe, et de la sève à l’intérieur ; c’est un fluide qui nourrit la tige. Il y a un mouvement interne, et une enveloppe externe stable. J’aimerais que tu reproduises ça avec ton cœur. »

Sur le beau et le laid, quelques phrases pour les voir autrement.

« Le beau, en peinture chinoise, c’est le trait animé par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un sujet qui, au contraire, peut être intéressante : si elle est authentique, elle nourrit un tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat.

« Le raté n’est pas mauvais du tout. La faiblesse peut même être d’une élégance folle. La maladresse, si elle vient du cœur, est bouleversante. La maladresse peut même constituer l’esprit du tableau. Si l’expression est sincère, elle habitera forcément l’esprit qui la contemple. »

Et le mot de Jankélévitch, rassurant pour tous nos brouillons et nos tentatives que l’on pense ratés : « C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie s’installer. »

* * *

Une pensée reprise, avec des variantes dans l’expression, en tout temps et tout lieu et qui mène loin et dont la clé est l’acceptation de ce qui est.
« Rien ne sert de lutter. C’est ta nature d’être fougueuse, accepte son désordre. Si une pensée se présente, laisse-la passer, ne la saisis pas. Tu verras que, petit à petit, tout s’apaisera. »

« Tu dois parler à tes plantes, leur donner un peu d’eau, parler à ton oiseau. Ensuite, prépare le thé. Ce rituel te mettra en disposition. »
Et je suis d’accord : ne pas bâcler les gestes du quotidien mais les accomplir avec lenteur si possible, au moins en pensant à eux ; nul mépris pour les objets qui nous entourent, et encore moins pour la vie animale ou végétale.

* * *

Là où Orient et Occident se rejoignent :
« Un astrophysicien éminent de chez nous, du nom de Hubert Reeves, pense que nous ne sommes finalement que des poussières d’étoiles !
– Il a raison, cet homme.
– Un vieux sage grec a même dit :  »L’âme est une étincelle d’essence stellaire ».
– Oui. Dans l’infiniment petit de l’espace de nos tableaux, nous ne faisons que reproduire le principe de l’infiniment grand du cosmos. »

Voir un univers dans un grain de sable
et le ciel dans une fleur des champs.
Tenir l’infini dans sa paume,
mettre l’éternité dans une heure.
William Blake

Ah, l’univers entier
Dans une fleur de lotus
Bada Shanren, peintre

* * *

Andrés et moi ne sommes plus en Chine mais au Japon, où cette fois ce sont les détails qui m’attirent. Les orangers sur la terrasse, les kakis qui sèchent pendus à un fil, les bols peints dans lesquels nous buvons le thé vert, l’odeur de gingembre qui surgit et disparaît, la coupe de certains arbres, les lignes des toits, les fleurs roses miracle du mois de décembre, les temples en bois dépouillés, des galets le long des murs, la plante verte dans la salle de bain, la simplicité beige des tatamis, le mariage du brun et du blanc des maisons en bois, les potagers pas plus grands qu’une table de ping-pong, les vieux bancs placés au soleil de 9h… Des détails raffinés. En chinois, dirait-on yun ?

« Dans son sens moderne, yun veut dire rime mais, de faon plus large, rythme. Celui-ci est capital en musique mais aussi dans les autres arts, comme l’art de vivre. Cependant, à l’origine, ce mot avait un autre sens ; il signifiait raffinement. Cultive le raffinement dans tes pensées, dans ta conduite ; ainsi, tu seras plus humaine. Ce qui est inhumain et même à l’opposé de la vie, de son évolution, c’est la vulgarité et la violence. Les plantes, les animaux eux-mêmes n’ignorent pas le raffinement. »

Sur la force de la pensée, un passage m’a beaucoup plu – comprendrez-vous pourquoi !

« À quoi penses-tu ?
– À des amis, à ma famille en France, soupirai-je.
– Admire la puissance de l’esprit : tu es ici, allongée sur le versant d’une montagne chinoise, et ton esprit peut se transporter sans ton pays natal ! L’esprit possède des possibilités d’exécution infinies ; tu dois t’en servir pour voyager. Il établit des connections tout seul ; il est de même nature que la nuage qui passe ; le stable n’existe pas pour lui. Il faut accepter nos pensées diverses, même contradictoires. Pour le nourrir, sois attentive à la petite brume du matin, au balancement de la branche dans le vent, à tous les lieux où tu te trouves car les lieux cultivent l’esprit.

« Nourris ton esprit, pas seulement de connaissances livresques comme tant de gens, mais de la réalité qui t’entoure, de tes songes aussi – entraîne-toi à rêver et à te souvenir de tes rêves une fois éveillée ; à les commander en réfléchissant, juste avant de t’endormir, à ce que tu souhaites que soit leur point de départ-, alors tu verras fonctionner la plus haute qualité de l’esprit qui est de produire des intuitions. Arrête de cogiter, d’essayer de comprendre ; oublie, oublie, et ton esprit comprendra  »subitement » pour toi. »

L’ordre des paysages coréen et japonais est propice à cet exercice.

* * *

« Croyez-vous aux dieux, à ces bouddhas qui nous entourent ici ?
– Je ne crois certainement pas à ces représentations naïves douées d’une seule qualité esthétique. Je ne crois pas non plus à ce que racontent les bonzes et autres prêtres dont l’esprit est enfermé dans des dogmes. Mais je crois qu’il existe quelque chose qui nous dépasse et qu’un cerveau humain ne pourra jamais saisir complètement. En cela, je suis de l’avis de Confucius : je ne sais déjà pas ce qu’est l’homme, comment veux-tu que je sache ce que sont les dieux et les esprits, ni même s’ils existent ? En tous cas, s’ils existent, ce n’est sûrement pas sous la forme que nous imaginons. Il y a des questions auxquelles nous ne pourrons jamais répondre et il faut accepter cette impuissance. Que savons-nous de ce qui nous arrive après la mort ? Le mieux est de suivre les appels de son cœur. L’homme bon y obéit et parle ou garde le silence, suivant les moments.
– Vous me faites penser à Flaubert qui disait :  »Je ne peux supporter ni ceux qui affirment que Dieu existe ni ceux qui affirment qu’il n’existe pas. »
– Croire ou ne pas croire au Ciel n’est pas important. L’essentiel, c’est qu’il existe ; non pas au sens de la voûte céleste mais en tant qu’ordonnance de l’univers. Notre esprit fait partie de l’univers et ce qui importe c’est d’être en harmonie avec lui. Il faut donc prendre modèle sur la nature du ciel : c’est un modèle de grandeur, de vide et un générateur d’absolu. Comme l’a dit un peintre du VIII° siècle :  »À l’extérieur j’ai pris la nature pour maître et j’ai trouvé la nature de mon cœur. »
N’essaie pas de comprendre. Le Ciel nous offre au moins une voie que tu peux toujours suivre : la sincérité. Ne cherche pas à éblouir, à faire la maligne, reste vraie.
Le Ciel et la Terre ne parlent pas, ni les quatre saisons et pourtant ils nous enseignent tellement mieux que des paroles. On se gargarise trop facilement de mots. »

C’est donc le bon moment pour clore ce partage de lecture et laisser les premières photos du Japon vous raconter notre première semaine sur la terre nippone.

Nagasaki, Japon
7 décembre 2016

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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