Ces soirs où j’étais seule (un & deux)

Premier soir. Je rentre dans un magasin à peu près vide et tends mon texte à l’homme qui s’y trouve. Il me dit que chez lui, non parce que sa femme a mal au genou, mais il me prend par le bras, me fait traverser la rue et se met à interroger les ouvriers qui boivent une bière assis par terre, appuyés contre les roues d’une camionnette. L’un d’eux prend les choses en main, c’est-à-dire qu’il réfléchit, qu’il se lève et qu’il me fait entrer par le sol (!) dans la maison que lui et les autres sont en train de construire. Ils ont déjà levé quelques murs mais il en manque encore et le plancher du rez-de-chaussée n’est pas terminé si bien qu’il n’y a pas de sol, finalement. Sautant de poutre en poutre, je suis l’homme jusqu’à un couloir étroit et court mais terminé, puisqu’il y a une ampoule qui marche : c’est ici qu’il me propose de dormir. J’hésite, l’offre est sincère. Je pense que je peux trouver une meilleure chambre, donc je décline d’un geste de main et d’une courbette. Cinq minutes plus tard, le même ouvrier a une nouvelle lumière ! Il me montre sa voiture… ça me gène, mais je lui dis que non (c’est la première fois qu’on me propose de dormir dans une voiture ! L’idée n’est pas si bête… ) et retourne au magasin. La femme au genou malade me prépare un goûter pendant que son mari passe des coups de fil. Je regarde une grosse araignée filer son fil et je la filme, puis je joue avec le chat. On m’apporte du riz et des saucisses que je garde pour plus tard – je ne sais pas ce qui m’attend – et un gâteau à la banane que je mange dans un état d’extase. Puis le premier homme me dit de le suivre et nous voilà, 3 kilomètres plus loin, chez le barbier et sa femme Naomi, surexcités de m’avoir ce soir ! On m’offre du gâteau au café et on regarde ensemble la carte de l’île d’Amakusa, au large de la plus grande île de Kyushu, parce que c’est là que nous sommes.

Plus tard, je dîne devant le barbier et Naomi qui me regardent et continuent de me poser des questions en japonais. Eux aussi buttent à comprendre que je ne comprends pas ; ils me parlent, insistent, répètent et reformulent. En japonais. Mais je ne sais pas encore dire que je ne comprends pas, alors je fais des mimiques – incomprises ? et essaye de faire répéter les questions. Cela dit, il y a une chose que je comprends : le barbier répète que mon cœur est gros ! Il fait des gestes, touche son cœur, ouvre grand les mains et les yeux. Je suis touchée du compliment !

Le lendemain matin, comme Naomi est déjà partie quand je me lève, le barbier ne sait pas quoi faire pour le petit-déjeuner. Il m’emmène en camionnette dans un 7/Eleven et me dit de choisir ce que je veux pour le petit-dèj, la pause, le déjeuner et le goûter. Et il n’acceptera pas que je sois raisonnable ! Pour chaque article choisi, il met le double dans le panier ! Nous regardons ensemble les horaires du ferry : j’ai un bateau pour l’île suivante dans une heure, il part du port, à 8 km de la maison, donc je suis large. Nous prenons des photos devant le salon puis j’enfourche, et pendant que je petit-déjeune au port, qui vois-je ? Le barbier dans sa camionnette, venu vérifier si je suis arrivée à temps pour attraper mon bateau !

***

Le deuxième soir, je sonne à la porte d’une maison, thermos vide à la main. Une petite dame sort la tête de sa porte à moitié ouverte. « Qu’est-ce que c’est ? », lance-t-elle en japonais. Je la trouve timide : ce ne sera pas chez elle que je dormirai cette nuit ! Je lui demande quand même de l’eau chaude, un pour me réchauffer et deux pour qu’elle s’habitue à moi, puis je lui montre mon papier et elle m’emmène chez ses voisins qui ont une entreprise familiale de murs. Je suis introduite dans le bureau ultra-désordonné (non)tenu par la fille et avec la voisine nous goûtons. Trois découvertes culinaires : poulpe séché, dur à mastiquer, thé d’algue ou d’autre chose (en tous cas appelé kambutcha) et radis mariné. J’aime bien les tasses de porcelaine fine posées sur des sous-verres de Paris : Tour Eiffel, Montmartre…

Je vais dormir chez grand-père et grand-mère. Grand-père ne m’adresse pas la parole, ne me regarde pas et ne sourit pas. Grand-mère compense, son accueil en vaut deux ! Nous faisons mon lit par terre dans un beau salon dont j’admire les calligraphies accrochées aux murs, eux-mêmes ornés de peintures délicates. Une des parois est coulissante. De l’autre côté, c’est le deuxième salon, celui de l’autel aux ancêtres. J’entends grand-père et grand-mère y faire quelques prières et faire résonner le dong. Je les imagine dans l’autre pièce, en recueillement, rassurés de se rapprocher de la mort sachant que leurs proches viendront, quand ce sera l’heure, leur apporter des fruits, des biscuits, des cadeaux, faire brûler de l’encens en leur souvenir et faire sonner le dong en leur mémoire.

Pendant le dîner deux petites-filles adolescentes se mettent à table en face de moi et entreprennent de m’interroger en anglais. La première question est: « Do you have any pets ? » et la deuxième : « Do you like cats ? »

Le lendemain matin, je prends un délicieux petit déjeuner en face du grand-père taciturne et reçois un doggy-bag à l’intérieur duquel une main inconnue a placé un billet de 1000 yen ! (10$)

***

Andrés et moi nous sommes proposés, le temps de notre séparation, de nous filmer, de filmer ce que nous voyons, les personnes qui nous reçoivent, les lieux où nous nous arrêtons… Nous pourrons ainsi nous raconter, en images, sons et couleurs, ces quelques jours de solitude. J’aime chercher et trouver des lieux : sous un grand et bel arbre, au milieu de vieilles pierres pleines de mousse, dans un sanctuaire, sur une plage devant les oiseaux, dans la cabine du ferry vide, etc. J’ai la sensation d’être proche d’Andrés tout en étant loin et c’est une bonne sensation.

Lors d’une pause sur des rochers, je relis la carte qu’Andrés m’a écrite avant que nous nous séparions. Moi aussi je lui ai écris quelques mots – d’amour, vous vous-en doutez bien. Alors que nous nous voyons tous les jours – pire : toute la journée et toute la nuit, que nous nous séparons presque jamais, ces lettres que nous nous sommes échangées après avoir bien réflechi à ce que l’on voulait se dire avant de ne plus se voir tous les jours sont un trésor. Mais plus encore que les mots : le simple fait de se séparer (nous avons fixé une fourchette d’une semaine à dix jours), de prendre du temps chacun pour soi, de reprendre contact avec son propre rythme, ses pensées et le silence, d’être en tête-à-tête avec soi-même, c’est un cadeau pour nous-mêmes et pour nous deux.

Andrés commence à me manquer ; je pense à lui, sans image précise. J’ai déjà envie de le revoir, mais j’ai aussi envie de passer quelques jours seule. S’il me proposait d’écourter cet épisode, je refuserais.

Ci-dessous, les photos des derniers jours avant que l’on prenne deux chemins séparés. Dans les prochaines publications, il y aura les photos du voyage qu’a fait Andrés de son côté. 

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Ces soirs où j’étais seule (un & deux)

  1. Noël Michel dit :

    M. et Mme Noël Michel vous souhaitent une bonne et heureuse année à tous les deux.
    Bon courage pour la suite.

    J'aime

  2. Ping : Japon : le roman-photo | Les deux pieds sur terre

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