Ces soirs où j’étais seule (trois & quatre)

Le troisième soir, dans une belle lumière, je me dis que quelqu’un est prêt à me rencontrer et à m’accueillir. C’est Andrés qui a la tente et les affaires de camping ; je dépends donc totalement de l’hospitalité nippone, mais je suis confiante parce que je sais, par expérience maintenant, que les Japonais ne sont pas différents des autres, qu’ils peuvent m’ouvrir leur porte et me faire une place parmi eux et qu’en général, nous passons tous un bon moment qui laisse une trace en nous. Reste donc à trouver ! Pour cela, je dois suive mon intuition et surtout rester sereine et confiante… Je verrai qu’ainsi, c’est la plupart du temps dans la première maison à laquelle je sonne que se trouve quelqu’un qui s’ouvre entièrement à ma présence-surprise.

Je choisis une maison. Elle n’a l’air pas trop vieille, elle n’est pas trop en bois, comme les maisons traditionnelles très belles et souvent habitées par des personnes âgées qui ont plus peur qu’envie de comprendre pourquoi je sonne à leur porte. À côté de la maison est garée une voiture rouge et je me dis que la personne qui choisit d’acheter une voiture rouge doit être un peu… rigolote ? fofolle ? artiste ? C’est un préjugé, mais je dois bien me reposer sur quelque critère pour choisir une maison plutôt qu’une autre ! Donc j’enlève mes gants, mon casque, mon foulard autour des oreilles et je sonne. La dame qui m’ouvre me fait tout de suite entrer. C’est rare que je sois introduite à l’intérieur de la maison avant même de parler ou montrer mon papier. Madame est seule et elle accepte. C’est rare, une femme seule qui accepte de recevoir un ou une inconnu(e) chez elle. Je sais qu’avant d’être à l’aise l’une avec l’autre, nous devons traverser une courte période pour s’habituer à la présence de l’autre, se découvrir, se sentir. C’est une phase assez animale, avec beaucoup de non-dit, c’est le corps qui parle, les sens qui reçoivent ; une phase indispensable. Nous regardons les photos accrochées au mur, je demande qui est qui. Ah, ce bébé est la fille de ce fils sur cette photo-là ! Et ces fillettes, là haut, habillés en geisha, sont les filles de l’aînée. OK, je vois. Et qui joue du piano ? Ah, c’est la benjamine ! Je montre des photos de ma famille. Un peu de temps passe et ça y est, nous sommes bien. Nous préparons mon lit (un matelas fin par terre, recouvert d’une épaisse couverture en guise de drap du dessous, une énorme couette et un oreiller raplapla), je peux me détendre. Plus tard, Madame vient me chercher : elle a fait venir son fils pour que l’on se fasse connaissance, puis nous allons chez son frère pour la même raison, et enfin au restaurant où je peux choisir ce que je veux dans un menu en japonais et sans images.

C’est tard dans la soirée, quand je me relève à cause de la soupe et des verres de thé vert, que je fais la connaissance du mari. Il est en pyjama et nous échangeons des courbettes.

Le lendemain matin, pendant le petit-déjeuner, madame me demande si elle peut faire venir une journaliste et je suis d’accord. Une jeune femme arrive, un gros appareil photo et un bloc-note à la main. Elle ne parle pas anglais mais m’interviewe grâce au traducteur du téléphone. Quand je repars, madame me serre dans ses bras et des larmes glissent sur ses joues blanches.

***

Le quatrième soir, je me dis encore une fois de ne pas m’inquiéter, quelqu’un est prêt à me rencontrer. Cependant, ma voix intérieure ne me pas dit où il est ! J’hésite devant une maison et fais demi-tour avant de sonner : je ne vois pas que c’est là que je suis attendue. Je vais chez les voisins, trois vieux qui papotent dehors, c’est non et ça ne m’étonne pas. Quand je repars, au moment où je franchis le portail apparaît en face de moi venue d’un chemin étroit une femme portant un saut de terre. Nous nous sourions. Je me dis que c’est elle. Nous marchons l’une à côté de l’autre, parlons un peu. Je me présente et cette fois je ne sors pas mon papier où est écrit en japonais, après quelques mots d’introduction, que je cherche un endroit où dormir ce soir, que j’ai matelas et sac de couchage et que demain matin je m’en vais. Je fais des gestes qu’elle comprend et elle me laisse la suivre chez elle. Je tombe nez-à-nez sur son mari qui ne veut pas me sourire et que je vais essayer d’amadouer. Je lui montre mon vélo, les drapeaux, mes affaires. Je lui fais peser mon vélo. Je lui montre la photo de mon neveu Augustin glissée à l’intérieur d’un porte-carte. J’organise ce dont je vais avoir besoin pour la nuit et commente mes gestes pour l’aider à comprendre. Puis ça y est : il sourit ! Il me dit de le suivre dans le premier salon, m’invite à m’asseoir par terre sur un tapis chauffant, il me montre comment mettre mes jambes sous la table basse qui a une nappe-couverture également chauffante et lui prend place en vis-à-vis. Il demande à sa femme d’apporter du thé vert (otcha). Il allume la télévision. Il est à son aise, je me sens bien : c’est là où je voulais en arriver, c’est là que nous nous rencontrons !

Plus tard, trois générations se réunissent pour le dîner. Nous sommes une dizaine à table, nous prenons des photos, les enfants me disent « hello » sans arrêt et je puis dors dans le premier salon à quelques centimètres de la gigantesque télé.

***

Andrés me manque. Beaucoup. Je ne pensais pas qu’il me manquerait autant. Nous nous envoyons des messages vocaux. Je lui raconte tout ce que je vis, ce qu’il m’arrive à l’extérieur et à l’intérieur. Je lui parle des gens qui m’accueillent, de la confiance que j’ai à l’heure de chercher un toit, des lieux où je choisis de faire des pauses, de l’homme qui s’est arrêté pour m’offrir un second petit-déjeuner sur le bord de la route, des beaux arbres que j’ai vus, du thé aux algues – l’a-t-il goûté aussi ? J’entre dans les détails, je lui décris mes ressentis, j’amorce quelques sujets dont j’aimerais parler avec lui quand nous nous retrouverons, je lui renvoie un message que j’ai reçu et qui devrait l’intéresser… Je veux profiter de notre séparation pour avoir une communication différente.

Mais Andrés n’a pas les mêmes envies. Je reçois de ses nouvelles, plus sporadiques et factuelles. Il me dit qu’il n’a rien d’exceptionnel à raconter, que la route qu’il a choisie, plus courte et directe que la mienne, est un peu ennuyeuse. Je le crois, mais j’ai besoin de savoir comment il traverse cette expérience, ce qu’il vit, ce qu’il sent. Je souffre de n’avoir pas autant de nouvelles que j’aimerais.

Ce matin, je roule sur une route chargée. Il faut avancer, ne pas traîner, sortir de là. Quand on est entourée de voitures, comme on se sent seule ! Mais quand on est au milieu des champs ou dans la forêt, jamais ! Puis, je me trompe de route, je dois faire demi-tour et je repars sur la grande route, chaque coup de pédale me coûte. Je m’en veux d’avoir choisi cet itinéraire urbain. Rien ne me motive, je ne veux plus avancer. Je n’ai envie de rien d’autre que de m’arrêter et ne rien faire. J’ai besoin d’entendre la voix d’Andrés. Ça faisait longtemps qu’il ne m’avait pas manqué comme ça.

Je m’arrête devant un coffee shop et entre ; mon idée n’est pas de boire un thé mais de demander s’il y a un wi-fi. Non, mais je peux aller voir le bureau voisin. Là, je me connecte mais ne reçois rien d’Andrés… Je suis trop déçue. Je pars déjeuner entre deux champs, j’étale ma bâche et fais la sieste. Un homme arrive dans sa camionnette, c’est le patron du café, il m’y invite pour me reposer. Je le remercie, mais préfère lire au soleil. Puis un jeune homme s’approche à pied, il est envoyé par le patron du café, qui insiste pour que je vienne. Dans le café, je suis prise en charge, le couple derrière le bar m’offre toute leur attention et leur admiration chaleureuse et pose devant moi un une théière de thé noir et une part de gâteau au chocolat. Je commence à aller mieux et à oublier ce qui me rendait triste. Le jeune homme qui était venu me chercher est journaliste et entreprend une interview sans m’avertir. Je le vois prendre des notes en cachette. Je lui facilite la tâche : « Tu veux m’interviewer ? Vas-y, ça ne me dérange pas ! » Il pose enfin son bloc-note sur le bar !
J’ai passé là deux heures qui ont sauvé ma journée !

Et pendant ce temps-là, du côté d’Andrés…

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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2 commentaires pour Ces soirs où j’étais seule (trois & quatre)

  1. Jean-Louis dit :

    Il ne faut pas se sentir seule comme ça !!! Nous sommes tous là à penser à toi !

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Japon : le roman-photo | Les deux pieds sur terre

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