Ces soirs où j’étais seule (cinq et six)

Le cinquième soir, je m’arrête au milieu d’un chemin parce que c’est trop beau… C’est ici que j’aimerais dormir cette nuit ! Je regarde autour de moi et me dirige vers la plus belle maison, celle qui a le plus de fleurs et d’arbustes. Je sonne. La dame, tout en noir, part chercher ses lunettes pour lire mon papier. Je ne sais pas quoi penser : le noir ne me met pas en confiance et elle a l’air sévère, mais elle a sorti son téléphone et commence à passer des coups de fil. J’entends pour la première fois sa voix, qui est claire et assez jeune. La dame en noir sourit même beaucoup et mieux, elle rit ! Cependant, elle a l’air autoritaire, pas très flexible. Je ne sais pas si « c’est elle ». Ma vision est brouillée… Un voisin passe, ils parlent, ils rient. J’attends. Puis la dame en noir essaye de me dire que c’est d’accord. J’ai du mal, au Japon, à comprendre les simples « oui » et « non » et apparemment, je ne me fais pas bien comprendre non plus. Les gestes de la main ne sont pas les mêmes que chez nous ni le ton de la voix et l’expression du visage, si bien qu’il n’est pas rare que le oui que j’essaie de dire soit pris pour un non, à ma grande déception quand on me propose un gâteau ! Cette fois, je finis par comprendre ! Je la remercie et lui dis que je vais faire un tour parce que c’est trop beau. Mais elle me retient : quelqu’un va venir pour me parler. C’est une jeune femme qui parle anglais et vient faire l’intermédiaire avant que la dame en noir et moi ne soyons laissées à nous-mêmes. Je raconte avec plus de détails mon histoire, je réponds à quelques questions pratiques sur les horaires et sur les goûts… Puis l’interprète s’en va et nous sommes seules. Chacune sait ce qu’elle a à faire.

Nous partons pour un onzen, un bain public à l’eau thermale naturellement chaude où hommes et femmes entièrement nus, évidemment séparés, se lavent et se détendent. Douches à la japonaise puis différents bains chaud, très chaud et très très chaud, bains froid et très froid, sauna. On y passe un long moment, à se savonner, se prélasser dans l’eau, suer et se regarder. La dame en noir me guide d’étape en étape, mon montre comment prendre une douche – avant d’entrer dans un des bassons. Je comprends maintenant – enfin ! – pourquoi une précédente hôte m’avait demandé en me montrant la salle de bain : « Sais-tu faire ? » sous-entendu : « sais-tu te laver ? » Je n’avais pas compris sa question mais j’avais compris une chose : il y a un truc ! Et ce soir, je le découvre. On s’assoit sur un tabouret en plastique, on savonne une petite serviette blanche que l’on utilise pour se frotter le corps, on se rince avec l’aide d’une bassine. On recommence encore une fois avec la serviette essorée pour retirer toutes les peaux mortes. Shampoing. Après-shampoing. Ça prend un temps fou de se rincer à la bassine alors qu’il y a tuyau et pommeau de douche ! Mais les Japonais s’aspergent d’eau à coups de gestes maintes fois répétés et apprécient les abondants sauts d’eau plus que le pommeau fluet. Puis on passe dans une piscine chaude, on y reste un moment et on passe à celle d’à côté, encore plus chaude, puis on monte encore d’un cran. Les piscines ont des jets d’eau qui massent les épaules. Sauna, piscine froide, sauna, piscine très froide, etc. La moitié des femmes présentes ce soir-là nous parlent, curieuses de ma présence ; la dame en noir et moi sommes maintenant deux copines, complices au-delà des mots puisque nous n’en prononçons pas entre nous.

Nous allons dîner au restaurant, à l’aise l’une avec l’autre même mot dire. Encore une fois, pas de wi-fi pour demander à Google de traduire des phrases pratiques ou amicales. Nous passons au 7/Eleven parce qu’elle tient à m’offrir des douceurs pour ma journée du lendemain.

Le lendemain, nous prenons un petit-déjeuner calme. Je fais goûter à la dame qui n’est plus en noir mon thé noir qu’elle apprécie : « Oïchii ! » Je suis prête à partir. Au dernier moment, elle me fait signe de la suivre et je la suis dans la chambre de sa fille, sa grande fille qui vit à Tokyo. Elle me montre ses jouets d’enfant et des photos en vêtements traditionnels dans des poses qui me laissent perplexe. Nous nous disons au-revoir. C’est un moment non pas redouté mais peu assuré. Je ne sais jamais que faire en plus des mots, très polis, d’adieu et de remerciements : un geste de la main, une courbette, un sourire ? Tendre la main, s’embrasser sur la joue, se prendre dans les bras ? Je suis surprise que beaucoup de femmes finissent par me serrer dans leurs bras. C’est ce que fait la dame qui n’est plus en noir et cela m’émeut. Je file et me retourne souvent, les premières dizaines de mètres, pour la regarder et la saluer de la main. Elle reste dehors longtemps et secoue elle aussi le bras en l’air.

***

Le sixième soir, je demande à une dame qui me dit non, puis je sonne chez une autre qui me dit en anglais non « because I have some troubles », mais elle me dit aussi d’attendre un peu. Elle appelle un employé municipal qui arrive sur le champ. Je lui raconte mon histoire et ce que je cherche – ce qu’il doit savoir puisque je l’ai déjà dit à la dame qui parle anglais et qui a des problèmes. Il téléphone à une collègue qui parle encore mieux anglais et qui me demande qui je suis et ce que je veux – et qui doit déjà le savoir puisque l’employé lui a parlé avant de me la passer. Mais je répète quand même. Finalement, je dois attendre. L’employé municipal est en train de passer des coups de téléphone pour trouver une famille qui veuille bien m’héberger. Le premier essai, c’est non, mais le deuxième c’est le bon. Mister Soto. Je me laisse guider, je suis la voiture de l’employé : je refais à l’envers les 6 derniers kilomètres que j’avais fait avant d’arriver. Il me laisse sur le parking de la mairie dont les fonctionnaires sortent à grands pas pour voir mon vélo. Je suis fatiguée, je m’assieds sur le côté et les laisse faire ; je les regarde compter les drapeaux, peser mon vélo, rire entre eux avec les « oooohhhooh » que j’aime tant entendre ! Les Japonais ont une intonation bien particulière qui veut dire l’étonnement, la surprise. La voix s’affine et monte à la fin d’une phrase. J’écoute. Puis quelqu’un me guide jusqu’à la maison des Soto. Yoko – Madame Soto – m’accueille dans un anglais appris en Australie et c’est le point de départ d’une super soirée qui commence par un bain, se poursuit à table avec des copains des Soto et se termine sur un tatamis, des boules quiès dans les oreilles parce qu’on veille tard chez les Soto…

J’ai d’ailleurs envie de les accompagner, mais ne résiste pas longtemps à la fatigue. Je repense à l’histoire de cette famille. Mister Soto et Yoko viennent de Tokyo. Lui avait un super job, gagnait un paquet d’argent mais n’avait pas le temps de le dépenser. Quand ils ont eu leur premier enfant, monsieur Soto a demandé à Yoko si elle accepterait de déménager dans la préfecture de Kagoshima, dans le sud de Kyushu, l’île du sud. La campagne. Son idée était de devenir agriculteur. Elle, d’accord pour changer de vie, mais ses parents n’étaient pas du même avis, ayant pour leur fille une autre idée du bonheur que celui trouvé entre les champs, sous le ciel bleu. Mais le couple avec le jeune enfant a fini par les convaincre de les laisser tenter leur chance dans le sud. Et ce départ s’est transformé en success story. Mister Soto est à la tête d’une entreprise agricole de 36 employés. Il ramène des radis, des choux, des oignons le soir ; il rentre chez lui déjeuner ; il est heureux de vivre à la campagne et entouré de nature. Ils vont surfer le week-end. Des amis viennent boire des « macha au lait » ou des « cafés au lait » (en français sur les étiquettes) dans leur maison moderne. Tokyo leur manque ?

Pendant ce temps-là, du côté d’Andrés…

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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Un commentaire pour Ces soirs où j’étais seule (cinq et six)

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