Ces soirs où j’étais seule (sept et huit – et fin)

Le septième soir, je décide de m’arrêter tôt. Le sixième soir, le processus a été un peu lent et je suis arrivée tard à la maison ; la soirée m’a parue courte. Ce soir, j’aimerais une longue soirée et pouvoir me promener. La première maison devant laquelle je me présente est vide, mais une vieille dame attend au volant de sa voiture. Je m’en vais, je sais que ce n’est pas elle. En repartant, je vois le voisin d’en face qui donne de l’eau à une tortue. Je salue et tends mon papier ; monsieur demande l’avis du « grand-père » de 97 ans – qui doit être son père – parce que nous sommes en fait chez lui, et c’est oui. Je m’installe et pars me balader. Avec les hommes, c’est simple !

Appareil photo au cou, le « petit-fils » de 60-65 ans m’emmène me montrer le jardin d’un centre sportif fermé. Il me fait poser devant une statue qui représente une jeune femme nue jouant du violon qu’il admire longuement. Plus tard, il fera développer la photo et me l’offrira. Nous dînons devant la télévision qui ne dit rien de l’attentat de Berlin ni de l’ambassadeur russe assassiné en Turquie. Le dîner est délicieux, raffiné : une soupe miso, des morceaux de poisson cru (sashimi), une sorte de potimarron cuit avec des champignons et des algues, un flan d’œuf au tofu, et bien sûr un bol de riz (gohan). J’ai trop chaud sous le ventilateur réversible (chaud l’hiver – froid l’été) mais c’est comme ça : on surchauffe la pièce dans laquelle sont installés la télévision, un canapé sur lequel on s’assied peu (on préfère s’asseoir par terre, les jambes sous la table basse dont la nappe se prolonge en couverture chauffante) tandis que les autres pièces sont froides et on n’y va pas. Moi, je préfère dormir dans une chambre froide mais sous plusieurs couvertures. Je dois toujours insister pour que l’on n’allume pas le poêle apporté spécialement pour moi ou le ventilateur s’il y en a un. Parfois, je me fais avoir : il arrive que mon futon soit posé sur un tapis chauffant. S’il a été allumé derrière mon dos, ce double sol me chauffera le dos toute la nuit, même éteint !

Après le dîner, le petit-fils insiste pour que nous allions regarder le départ d’une fusée. Il a l’air d’y tenir. Je crois qu’il est surtout content d’avoir de la compagnie. Nous partons ensemble en voiture, on écoute de la musique sans parler.

Le lendemain, nous prenons le petit-déjeuner devant les infos, mais l’attention des deux hommes est tournée vers le petit oiseau bleu dans sa cage. Ils lui parlent, le petit-fils vient lui caresser les pattes accrochées au grillage. Il pleut à peine ; le grand-père et le petit-fils essayent de me retenir, me disent de ne pas y aller, il fait moche. Je suis au bord des larmes quand ils insistent comme ça pour que je reste encore un peu chez eux, parce que je sais que c’est plus pour eux que pour moi ; parce que je sens qu’ils sont seuls.

***

C’est ma dernière journée de route. Demain, je retrouve Andrés. J’ai hâte, j’imagine nos retrouvailles, se serrer dans les bras longuement, s’embrasser je ne sais encore où, se sourire sans rien dire, rester en silence, retrouver la rassurante présence de l’autre. Puis viendront les mots pour raconter.

Mais aussi, je redoute ce moment. J’ai eu mal, ces jours-ci, de l’écart entre mon flot de paroles envoyées à Andrés et les moins fréquentes nouvelles, la plupart terre à terre, que j’ai reçues de lui. Devrais-je lui reprocher de n’avoir pas suivi le rythme que je proposais, mes règles du jeu tacites ? Saurai-je faire semblant d’avoir été satisfaite par notre communication afin d’éviter de gâcher nos retrouvailles ? Embarrassée par ce dilemme, je n’osais pas aller trop vite, avancer d’un jour mon arrivée au lieu de rendez-vous.

***

Le huitième soir. Je roule tout l’après-midi sur une route étroite, en forêt. J’ai un mauvais pressentiment. Aucune voiture ne passe, ce qui veut dire certainement qu’il n’y aura aucune maison avant… Je ne me trompe pas, je roule, je roule et ne vois personne, ni un chat ni un toit. Je m’inquiète car l’heure tourne. J’essaie de me rassurer, en vain. Je finis par voir quelques maisons. Nulle voiture garée : c’est mauvais signe. Je m’arrête pourtant et je sonne à la porte de plusieurs d’entre elles. Seul le silence me répond. Je ne trouve aucune inspiration pour devenir sereine mais je ne sais pas quelle décision prendre. Je suis aux aguets parce que je sens que je me trompe. J’attends un signe pour faire demi-tour. Un type passe, je l’arrête. Il m’indique que devant, il n’y a aucune maison avant 13 ou 30 (je ne comprends pas) kilomètres. C’était le signe que j’attendais pour descendre immédiatement dans la vallée et chercher en bas un toit.

Je rentre dans la première cour que je vois ; la vielle dame me chasse d’un revers de main, et je lui dis quelque chose comme « merci, hein, quand on a besoin ! C’est galère ce soir ! Merci pour votre aide ! » d’un ton un peu vilain, ce que je ne souhaitais pas mais ça m’a échappé parce qu’il est tard, que je me suis inquiétée et que je suis fatiguée.

Plus loin, je suis une voiture qui rentre chez elle. J’aborde le couple, leur montre mon texte, mais c’est non. Ils ne savent pas comment me le dire, ils cherchent une excuse : « Demain matin… » Je reste plantée un court moment puis les remercie d’un ton un peu cynique, ce que je ne voulais pas, mais ça m’a échappé. En roulant vers la maison voisine, je fonds en larmes d’épuisement, de découragement, de déception. La voisine lit mon texte avec attention, passe un coup de fil et revient me dire non. À ce moment, la dame d’à côté revient et me dit de venir chez elle, ce qui me fait exploser en sanglots – d’émotion, de soulagement. Elle me tapote sur le dos, rassurante, amicale.

Le couple est gentil. Ils essayent de s’excuser de m’avoir dit non la première fois, et moi je suis terriblement gênée d’avoir été cynique quand ils m’ont dit non. Chacun fait un effort et la soirée est tranquille. Ils sont obèses tous les deux, le dîner vient du 7/ Eleven. J’ai ramassé dans la journée des patates douces que je fais cuire et partage pour accompagner les cochonneries sous cellophane.

Je dors mal, pensant à Andrés. Je suis triste, pas d’être loin de lui mais de ne pas recevoir autant de nouvelles que j’aimerais. Je crois que j’en attends trop. Je crois que j’attends quelque chose de trop précis : cela m’aveugle et m’empêche de voir ce qu’il me tend et m’offre.

***

Il pleut des cordes pour cette dernière journée. Je m’arrête dans un restaurant pour me réchauffer et écrire quelques lignes. Les serveuses sont gentilles et m’offrent du thé et des biscuits. À la fin du service, quand tous les clients sont partis, elles m’apportent un déjeuner. Elles me font écrire sur un carton encadré une dédicace pour le restaurant.

J’ai trop hâte de revoir Andrés. Pourtant, je m’attarde, je laisse s’étirer l’attente, promesse de retrouvailles émouvantes.

En roulant ce matin, la réponse à mon dilemme a surgit. Je souhaite avant toute chose sa liberté. Je le veux libre, je l’aime libre ; en espagnol, ça se disent de la même manière : lo quiero libre.

Pendant ce temps-là, du côté d’Andrés…

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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