Midwest

Champs de maïs jusqu’au fond de l’écran, des restaurants, maisons et personnages à la Hopper, le Missouri bordé de mangroves, des feedlots et de moustiques : où sommes-nous ? Où vous emmené-je ? L’est du Colorado, le Kansas, le Missouri, le sud de l’Illinois, l’Indiana puis l’Ohio : c’est notre Midwest, souvent considéré comme une parenthèse entre les incontournables et grandioses Montagnes Rocheuses et le chapelet de grandes villes de la côte est. Nous n’y sommes plus. Sur le moment, je n’en ai rien dit, je n’ai pas écrit, j’ai aimé la traversée sans donner de compte. Mais maintenant, avec les souvenirs qui surgissent…

Je n’ai pas beaucoup entendu : « C’est comment le Kansas ? » Parce qu’il est connu pour ses plats, ses vastes ranchs et ses agriculteurs armés jusqu’aux dents, on ne s’en fait pas une autre image. Certes, les routes sont tracées à la règle, mais le plan est rigolo : c’est un quadrillage. Oui, pour le cycliste, c’est lassant, mais c’est le moment d’écouter – enfin ! – tous ces podcasts téléchargés au cour des derniers mois et jamais écoutés parce que jusqu’à là, vous étiez trop occupés à regarder le paysage. L’autre option est de s’échapper dans des rêveries. Le long de ces routes, il y a des champs infinis – très beaux le matin et le soir, et des feedlots qui ne me font pas regretter la viande que je ne mange plus. En fonction du vent, on les sent avant de les voir, c’est une puanteur plus poignante que les porcheries d’Espagne (dont j’ai parlé ici). Les bêtes sont regroupées dans des enclos en fonction de leur taille et poids, et bon, leur dortoir n’est pas bien grand. Dans tous les sens du terme, ça fait mal au cœur. Un jour, nous avons rencontré des cow-boys qui nous ont montré leur ranch où ils élèvent des bovins. J’allais leur sauter au cou en voyant les animaux s’épanouir en liberté dans les vastes prairies, j’allais les féliciter pour leur résistance à la cruelle industrie de la viande… Avant d’apprendre qu’ils ne s’occupent que de reproduction et que dès que les veaux sont assez grands, ils gagnent le feedlot.

Les routes du Midwest nous mènent à des villages bien peu peuplés. Nous avons hâte d’arriver parceque nous savons d’avance que nous y serons bien. Ils sont silencieux, peu agités, peu peuplés. C’est le calme, la paix, la tranquilité. Les habitants n’ont pas la clé de leur maison, la confiance règne. Il y a peu de commerces (ce qui n’aide pas à maintenir la population) et plus de personnes dehors qu’ailleurs (nous sommes surpris, en général, de trouver si peu de monde, si peu d’enfants dehors. J’espère, sans doute en vain, qu’ils ne sont pas devant un écran toute la journée…) Un bon exemple est Marquette, KS. La Poste est ouverte, ainsi que la piscine et le musée de la moto, il y a aussi un bar et une bibliothèque. Andrés, qui y a passé un bon moment, reçoit toujours des emails de la bibliothécaire de 84 ans ! Dans un autre, un beau dimanche, c’était la fête aux vielles voitures et aux tartes. Nous avons mangé une apple and strawberry pie à nous deux que je n’oublierai jamais à cause du mal de ventre qu’elle m’a collé ! La kermesse était très joyeuse, très familiale, très glacière, assiettes en carton, canettes de rootbeer et tupperwares de coleslaw. Stand de barbe-à-papa, stand de hot-dog, stand de hamburgers-frittes, stand de pop-corn qui vend des sachets plus longs qu’un fémur. Une famille nous a pris sous son aile, et en deux minutes nous étions invités aux quatre coins du pays. Sur les petites routes du Midwest, nous nous sentons bienvenus.  

Dans le Missouri, nous roulons sur une piste cyclable : c’est le Katy trail. Comme nous l’aimons et que nous ne sommes pas pressés, nous nous proposons un maximum de 50 km par jour. Andrés veille à ne pas dépasser la limite qui nous laisse du temps pour nous arrêter au moindre motif. Andrés et moi nous sommes mis au yoga. J’ai photographié les pages d’un livre indiquant des postures et je coach Andrés qui y prend goût. A l’ombre de platanes, nos tapis déroulés sur l’herbe, nous respirons profondément et dérouillons nos corps trop habitués à la position du cycliste. Parfois, quand nous sommes chez des gens, après avoir appris que madame fait des ménages ou que monsieur travaille à l’usine, je leur demande s’ils ont mal au dos, et comme c’est souvent le cas, hop, je me mets à quatre pattes et leur montre un exercice qui pourrait leur faire du bien. Cinq minutes plus tard, après les avoir convaincu de l’importance des étirements et autres mouvements (la respiration !), nous sommes tous par terre à faire la fameuse  » cat and cow « .

Plus nous avançons, moins nous avançons vite. Premièrement parce que rien ne nous presse à la vitesse. Nous avons des visas de 6 mois et nous comptons bien en profiter jusqu’au bout. Puis, nous sommes bien, ici (c’est-à-dire l’ici et maintenant de chaque instant). Nous sommes généralement de bonne humeur et en forme. Quant aux Américains, nous les côtoyons de près puisque tous les soirs, nous frappons à une porte au hasard pour demander la permission de dormir dans le jardin de derrière. Certains disent « oui, oui, c’est bon » et referment immédiatement leur porte et click, loquet, s’enferment chez eux. Comme nous savons que nous ne les verrons pas une seconde de plus, nous faisons demi-tour en quête d’une autre maison. Ceux, au contraire, qui s’aventurent hors de chez eux, étudient nos vélos et nous emmènent dans le dit backyard passeront certainement une bonne soirée. En effet, nous sommes ravis de raconter la Turquie et l’Iran, la Chine et le Japon, de parler d’argent (ça intéresse beaucoup), de montrer des photos, de prendre des photos qui seront ensuite passées de memory à memory : seulement et uniquement si nous sentons que nos hôtes en ont envie. Le cas échéant, nous encourageons monsieur à nous montrer les trésors cachés dans le garage et nous demandons à madame qui sont ces personnes sur les photos du frigo – parce que ça y est, nous sommes admis à l’intérieur, l’antre sacré ! Andrés ne quitte pas son appareil photo et moi je n’ai aucune arrière pensée d’exploitation puisque je n’écris plus pour le blog ! (En revanche, je note tout dans mon carnet)

Un soir, dans un village tout en pentes, nous avions planté notre tente sur une surface plate, un petit carré de basket. Le panier n’était plus, mais le béton était resté. C’était chez le voisin, absent quelques jours, mais Vinnie nous avait donné feu vert : le propriétaire du terrain, un sportif lui-même, comprendrait et accepterait notre présence. Donc bonne soirée avec Vinnie, dîner chez d’autres voisins (un dîner de sandwichs debout dans la cuisine) et puis à 22h30, nous sommes au lit, quand soudain nous entendons des cris : « Qu’est ce que vous foutez là ! Vous êtes qui ? Qui vous a permis ?! Pour qui vous prenez-vous de squatter chez les gens comme ça !? » Oups aïe aïe aïe. Je sors ma tête, suis aveuglée par une lampe torche mais j’explique la situation. Et comme le type ne veut pas comprendre et que sa femme derrière lui dit : « Vous pourriez être des assassins et me poignarder dans mon sommeil », Andrés va chercher Vinnie. Mais Vinnie est saoul et la situation l’énerve et le voisin dit attention, moi j’ai des armes chez moi, et Vinnie dit : ben moi aussi, figure toi ! Et l’autre : ah ouais, et bien vas-y, montr’-les ! Les femmes poussent des cris, et là-dessus le propriétaire du terrain sur lequel nous sommes installés arrive, vient nous voir et nous dit d’emblée : « Vous pouvez rester, vous avez raison de vous êtes installés là parce que dans ce village, il n’y a que des pentes. Je ne sais pas ce qui lui a pris, mais ne vous inquiétez pas, dormez tranquillement. » Ce que nous ferons. C’est la seule histoire de ce genre que nous ayons à raconter en deux ans.  

Nous traversons ainsi l’Illinois, l’Indiana et l’Ohio selon la même routine, des rencontres bonnes et rarement moins bonnes, des températures qui augmentent à faire peur, des longues pauses à l’ombre, beaucoup de yoga, de bonnes lectures (je suis dans ma periode romans, avec entre autres Purple Hibiscus, de la Nigériane Ngozi Adichie que je recommande) peu d’ordinateur, beaucoup de yoga, des villages où la bibliothèque est ouverte, et d’ailleurs on hésite à la voir comme le premier signe d’une renaissance ou comme la dernière résistante avant la fermeture de tout commerce et lieu public.

Et un beau jour, nous arrivons à Pittsburgh, et ça c’est une belle histoire que je raconterai un autre jour.

Washington DC

13 juillet 2017

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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