De la terre à la mater

Après avoir passé le mois de septembre en Argentine, nous sommes arrivés à Paris où nous vivons maintenant. En attendant de voir ce que deviendra ce blog, je ressors de mes brouillons un texte qui était destiné aux Deux pieds sur terre.

Je vous avais laissés aux portes de Pittsburgh, en Pennsylvanie. J’avais laissé entendre que ce qui s’y était passé avait été inouï, unbelievable ! J’avais créé un tel suspense que certains m’avaient écrit pour me supplier de lever le voile : « Mais raconte ! Que s’est-il passé à Pittsburgh ? On veut savoir ! » Mais aujourd’hui, j’ai changé d’avis et je ne raconterai pas Pittsburgh.

Non, attendez… Laissez-moi seulement vous écrire que c’est à Pittsburgh que nous avons fait la connaissance de Mike, un grand gourmand aux cheveux longs et ventre rond, fabriqueur de guitares et joueur de guitare (qui joue… sur sa guitare), cycliste, militant écolo, protecteur de droits divers, rêveur, promeneur, liseur, protecteur d’abeilles, vigneron aussi parfois, faiseur de poubelles, cuisinier pour les pauvres, jardinier pro du compost et enfin, voleur de vélos abandonnés et réparateur de vélos abandonnés. Robin Hood.

Face à Mike, Andrés et moi étions en admiration. Pour une fois, ce n’était pas notre voyage le sujet qui revenait toujours. Mais plus important, Mike et Mo nous montraient qu’habiter et rester au même endroit, ça permet de s’engager, par exemple dans des mouvements d’entre aide, de mener des projets locaux qui nécessitent du temps, de gagner la confiance de ceux qui n’ont pas l’habitude de la donner… Ils nous ont donné envie d’habiter quelque part.

Mike et Mo partagent avec cinq maisons voisines un vaste jardin potager, un verger, des bacs de compost, un poulailler et deux-trois poules, et un gigantesque réservoir d’eau de pluie. On recycle, on échange, on ne gaspille rien. Leur mode de vie contraste fortement avec celui de beaucoup d’Américains (et pas seulement). Mike et Mo nous ont fait connaître John, un pasteur à la main verte qui a mis sur pied Garfield community garden  – qui m’a beaucoup plu parce que ce jardin était un bazar comme au jour de la Création ! D’autres appellent cela de la permaculture. Et quand j’ai demandé à John s’il connaissait un lieu semblable – parce que je rêve en permanence de dormir dans un bazar de fleurs et d’arbres – il m’a parlé de Cornelius.

Puis nous avons traversé les Appalaches, qui sont des montagnes pas très hautes, et ainsi, nous sommes arrivés à Harrisonburg munis d’un nom, d’une adresse, et de dix jours devant nous. Cornelius nous a ouvert les portes de Vine and Fig, une grande maison qui accueille des personnes ayant besoin de remettre de l’ordre dans leur vie. La maison est entourée d’un impressionnant jardin permacole. Nous allons donc passer plus d’une semaine, les pieds sur terre et les mains dans la terre, à semer, dépoter et repoter, à tailler et élaguer, à utiliser le compost et le popo des lapins et des poules comme engrais, à arroser et ramasser les haricots verts et cueillir des pêches.

Vine and Vig est inséré dans une communauté mennonite à côté de qui et avec qui nous vivons. Les mennonites sont des anabaptistes, comme les amishs et les quakers. Ils essayent de vivre le plus simplement possible pour se concentrer sur l’immatériel, entre autres en réduisent le nombre et l’utilisation des appareils électroniques et technologiques. Ils ont des téléphones portables mais ce ne sont pas des smartphones, ils ont des voitures (et non des carrioles comme les amishs) mais elles ont 20 ans et sont toutes cabossées. Les couples essayent de travailler à mi-temps pour passer plus de temps avec leurs enfants – eux ne cherchent pas à accumuler des espèces sonnantes et trébuchantes. Les maisons sont divisées en appartements, on partage le lave-linge et l’aspirateur. Chacune est entourée d’un potager, on mange les fruits du jardin. Les enfants jouent dehors (ce qui est devenu rare aux États-Unis) avec les enfants voisins, qui sont mexicains, congolais, irakiens… Parce qu’à Harrisonburg, il y a une usine (et abattoir) de poulets. C’est là que les immigrés trouvent du travail, qu’ils quittent dès qu’ils le peuvent, pour un autre, même plus loin, même moins payé, parce que le travail dans ce « poultry plant », c’est trop loin de l’American dream.

Et nous, nous aimons vivre dans ce quartier, avec des enfants qui jouent dehors et des parents qui se parlent quand ils se croisent dans la rue. Encore une fois, ça me donne envie d’avoir des voisins. J’aime revoir plusieurs jours de suite les mêmes personnes. Nous sommes invités à déjeuner et à dîner et aimerions rendre ces invitations… Mais nous n’avons pas de cuisine, alors comment faire ? Nous passons plusieurs heures par jour dans le vaste potager, heures de papotte avec d’autres qui, comme nous, sont venus rebrousser leurs manches pour gagner leur ration de soupe. Je retrouve le plaisir de faire quelque chose avec quelqu’un. On n’est pas autour d’une table à se regarder dans les yeux. On est accroupis, les doigts noirs de terre, on fait des petits trous dans lesquels on dépose quelques graines, qui deviendront dans quelques mois ou semaines des haricots ou des courges. Les graines que je plante auront des racines.

Parmi les habitants qui m’ont touchée, il y a Daniel, qui est trop content de parler français. Il est arrivé d’un camp de Tanzanie il y a 10 mois avec sa femme et leurs 6 enfants. Originaires de la RDC voisine, ils ont passé les 7 dernières années de leur vie dans des camps où sont nés 5 de leurs enfants. Vine and Fig leur loue une maison, le loyer n’est pas élevé, un potager s’étale le long des murs, c’est pour eux. « Mais ici c’est dur ! Ici, c’est la course sans arrêt. On n’a pas le temps de regarder la vie, de parler avec sa femme. Il faut courir toujours. Dans les camps, oui la vie est dure. Il n’y a pas d’eau. Pas beaucoup de nourriture. Pourtant, on peut parler avec les amis, réfléchir et voir ses enfants grandir. Je voudrais aller en France. J’aime le français. L’anglais, ce n’est pas possible, je n’y arrive pas. » Daniel travaille de nuit dans l’usine. Il est épuisé, inquiet, mais il sourit devant moi. Il est si content de parler français ! « Le français ! La République démocratique du Congo ! » hurle-t-il les bras en l’air !

Il y a aussi Glenda, du Salvador. Elle a sans doute croisé Daniel dans l’usine de poulets… Mais elle n’y est restée que deux mois, à tordre et attacher les cous des poulets avant de rendre ses gants. Elle nous raconte que la pause déjeuner, d’une demie-heure, était le seul moment où elle pouvait aller aux toilettes et qu’il n’y avait que quelques micro-ondes pour tout le service et que parfois elle n’arrivait pas à faire réchauffer son plat congelé avant la reprise. Sa tâche consistait à sortir les poulets d’un bac à moins 25°C, leur tordre le cou et faire un petit nœud, et au suivant ! Sa main gauche, engourdie par le froid et par le poids des poulets, s’est mise à gonfler. Un jour, Glenda est allée à l’infirmerie, et l’infirmière lui a mis une crème et lui a dit de s’acheter une bande chez Walmart ! (Et de retourner à son poste sans perdre plus de temps)

Je repense à ce séjour à Harrisonburg parce que c’est là que finit le voyage. Mike, Cornelius, Daniel, Glenda et les autres sont les dernières pièces de notre immortelle mosaïque de visages. Peu de temps après les avoir quittés, nous avons su que la vie nous avait pris par la main pour nous emmener vers une autre aventure, celle de la famille. Andrés et moi allons être parents, main dans la main – pour cela il faut lâcher le guidon.

Sceaux, le 5 novembre 2017

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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3 commentaires pour De la terre à la mater

  1. Cavalier Michelc dit :

    Très belle fin de voyagé
    Bonne chance à vous deux
    Michel

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  2. Amy Cousineau dit :

    We met you in 2015 in Croatia. Thank you for making us part of your journey with this blog! Congratulations that you will become parents!!! Good luck on your next adventure. Amy C

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  3. Magnifique article ! En ce moment, je ne suis pas trop sur la toile, mais je suis ravie d’avoir lu ce post tout en douceur, que de belles personnes rencontrées et de visages gravés en vous ! Quel chemin ! Bonne chance pour cette nouvelle aventure tout aussi prenante, toujours plus dans l’amour et le partage 🙂 !

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