Une histoire de pain et de chocolats

Nous avons passé le week-end en Normandie, chez ma grand-mère. A 21h20, dimanche soir, celle-ci a vu qu’il n’y avait plus de pain pour le lendemain matin. Dehors, le froid avait pris dans ses bras la colline sur laquelle est posée la maison. Quand on regardait par la fenêtre, on voyait les branches nues des arbres nus se balancer, et on se retournait, préférant la vue des photos sur les meubles, des pommes sur la table et des bûches allongées attendant d’être brûlées. On savait que le chemin vers l’atelier, où se trouve le congélateur à l’intérieur duquel le pain congelé dort jusqu’à ce que l’on vienne le chercher, était fort gadoueux. Je ne voulais pas dire à ma grand-mère « j’y vais » : elle aurait pensé que je ne la croyais pas capable d’y aller seule, ce qui n’était pas vrai. Je savais bien qu’elle irait… J’avais envie d’y aller avec elle, alors j’ai dit : « On y va ensemble ? »

La veille, en se rendant à pied à la mairie du village pour assister à notre mariage, elle voulut prendre un raccourci. Un raidillon qui plongeait vers un fossé. Vêtue du manteau de fourrure de sa mère, elle s’est engagée franco dans la pente, pour couper droit vers la route. Soudain, les quelques convives qui marchaient avec elle la virent déraper et tentèrent de la retenir, en la rattrapant par les poils des manches. Une fois en bas, une voix lui dit de mettre le pied dans le ruisseau plutôt que de tenter un enjambement. Sa botte s’enfonça dans l’eau, l’eau rentra dans sa botte, son pied avait beau tirer vers le haut, il lui était impossible de le sortir de là. Il n’y eut pas de blessé, nos invités et nous-mêmes arrivâmes les pieds humides et boueux à la mairie – ce qui me ravit !


Puis Andrés et moi nous nous sommes mariés.

Dimanche soir, j’ai donc demandé à grand-mère si je l’accompagnais et elle me dit :

– Non, non. J’aime faire des choses un peu difficiles.

Et elle s’enfonça dans le noir avec le manteau de sa mère et ses bottes.

* * *

Rentrés à Paris, je descends dire bonsoir à mon grand-père (maternel), qui habite un étage en dessous. Il est particulièrement joyeux ce soir. Il accueille Andrés chaleureusement et lui offre un triptyque russe de Saint André. Je lui demande s’il a vu les photos qu’Andrés a prises de lui et de Nélly, et s’il les aime.

« Oh, oui. Beaucoup ! »

Nélly, c’est la « vieille amie » de mon grand-père. Quand ils étaient jeunes, ils s’étaient fiancés, puis je ne sais pourquoi, ils ont rompu leurs fiançailles, et se sont mariés chacun de leur côté.

Des décennies plus tard, mon grand-père a aperçue Nélly dans les couloirs de la station RER Châtelet-Les Halles. Cette apparition miraculeuse l’a entraîné à chercher et à trouver son numéro, à l’appeler et…

Depuis, ils se parlent tous les jours au téléphone et Nélly vient voir bon-papa une fois par semaine. Jeudi dernier, Andrés et moi étions là. Nélly avait apporté des truffes Chocolat Passion. Bon-papa a mis sa main sur l’épaule de Nélly, et un peu plus tard, il a pris sa main.

* * *

J’ai de la chance d’avoir des grand-parents aventuriers et amoureux ! Est-ce parce qu’ils sont âgés et qu’ils vivent comme s’il ne leur restait qu’une minute dans ce monde ? Je crois que oui et que c’est pour cela qu’on appelle nos aînés des sages

Mais aussi, ils aiment : l’aventure, se dépasser, ne pas prendre le chemin habituel, une amie de jeunesse, le pain grillé au petit-déjeuner, prendre à main d’unevieille amie, offrir des cadeaux, mettre des vêtements un peu décalés, poser sa main sur une épaule, que leur famille s’enrichisse d’un nouveau membre, revoir les photos qui évoquent de bons moments – plus que la raison.

Cette histoire de pain et de chocolats n’est-elle finalement pas une histoire de sagesse ?

Paris, le 19 décembre 2017

Texte : Clémence Fluxa
Photos : Andrés Fluxa et Marion Leroux

Publicités

A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
Cet article, publié dans France, Un instant, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Une histoire de pain et de chocolats

  1. Andrés Fluxa dit :

    Bravo! Falta la foto de la abuela en pleno descenso 😉

    Obtener Outlook para Android

    ________________________________

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s