L’inutile Y’a pire

Quand quelqu’un est dans une passe difficile – une séparation, un coup de stress au boulot… on lui dit pour le rassurer, ou il se dit pour se consoler : « Oh, t’inquiète pas, il y a pire comme situation ». Certes, il y a toujours plus dramatique qu’une déception amoureuse, qu’une engueulade qui passe mal ou qu’un visa que l’on ne reçoit pas.

Andrés et moi sommes en ce moment dans les couloirs noirs de l’administration des étrangers en France. Sur ces chemins glacials, on n’a pas envie de s’attarder… On nous a dit, pour nous aider à relativiser notre situation qui est très loin d’être la pire, que d’autres en vivent des bien plus terribles. C’est censé rassurer, consoler ? L’effet est sur moi inverse.

J’ai lu la semaine dernière un reportage sur les geôles de Daech en Syrie. Depuis que l’État islamique a quitté la plupart des territoires qu’il contrôlait, les portes des prisons ont été ouvertes, et d’anciens prisonniers se mettent à parler. Ceux qui y parviennent – ce qui est déjà remarquable, vu le court laps de temps passé depuis les faits et les témoignages – racontent les tortures qu’ils ont subies. « La torture, c’était pire que la mort », lit-on dans le reportage, avant de découvrir des lignes très précises qui permettent d’imaginer les hommes et les femmes torturés, les bourreaux, les outils de torture, les lieux… C’est à ça, par exemple, que l’on pense quand on dit : « Oh, mais il y a pire ». Or, ça, justement, ne me rassure pas du tout. Ça me fait pleurer.

Je suis de nature optimiste, je positive sur presque tout. Je console, je rassure… Mais ces images en tête, je n’y arrive plus. Où trouver les raisons de l’optimisme ?

Ce qui me fait du bien, c’est d’entendre par exemple des histoires de gens qui aident, comme celle d’une amie qui aide un Congolais malgré les risques pour elle-même puisque l’homme n’a pas le droit d’être en France.

Il y a deux ans, Souleymane vivait avec sa femme et ses deux filles en RDC. Un jour, l’homme qui est à la tête du village lui dit qu’il faut faire exciser sa fille aînée de 4 ans. Souleymane, refusant, demande la réunion du conseil du village. Les sages se réunissent et votent l’excision de la fillette. Souleymane, son épouse et leurs filles quittent leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs amis, leur maison, leur petit commerce, pour chercher abri dans une autre province. Et puis Souleymane, voyant la vie devenir difficile, pense à la France, une vieille mère pour la RDC. Alors il entreprend le voyage, le long voyage qui le mène à travers l’Afrique centrale, le Sahara puis la Libye où il est fait prisonnier. Il réussit à s’enfuir, et à traverser la Grande bleue jusqu’à Lampedusa. Remontée de l’Italie, traversée des Alpes à pied et arrivée dans les rues de Paris. Il fait la même queue qu’Andrés et moi, devant la préfecture de Nanterre, queue dans laquelle l’été dernier encore les étrangers dormaient pour avoir une chance d’avoir un ticket. Souleymane a un papier officiel en tant que demandeur d’asile, ce qui lui octroie un statut et lui donne accès à quelques aides associatives. Il est ainsi logé, il partage une chambre avec un Ukrainien imbibé de jour comme de nuit, qui vomit sa vodka de mauvaise qualité et s’endort sur son vomis. Souleymane prend des cours d’alphabétisation et c’est là qu’il rencontre mon amie. C’est un étudiant brillant, l’esprit vif, gentillesse et discrétion, finesse et sensibilité. Lui aussi, paraît-il, c’est un grand optimiste. Et puis un jour, il apprend que sa demande d’asile est refusée. Alors ? Alors il devient un énième sans papier, il est maintenant expulsable.

Réfugié congolais en Virginie (USA) avec son fils

Andrés, qui est dans l’entre-deux grisâtre de l’administration, n’a pas grand chose en commun avec Souleymane, mais tout de même, être dans ces couloirs (dont nous savons, nous, que nous en sortirons dans trois mois tout au plus) fait toucher du bout du petit doigt de pied ce que vivent des milliers de migrants. C’est d’ailleurs aujourd’hui leur journée. François, le Pape, dit une messe avec  une poignée d’entre eux, les associations relancent leurs appels aux dons et au bénévolat, certains journaux font le point sur le sujet, sortent des chiffres, et puis demain, 15 janvier, ce sera Blue Monday, le 19 janvier, la journée internationale du Pop Corn, le 21 janvier, celle des câlins, le 5 février, la journée mondiale du Nutella, le 20 mars, celle du moineau…

J’ai parlé de Blue Monday comme si tout le monde savait ce dont il s’agissait. C’est la journée la plus déprimante de l’année (selon des sources officielles, la date est calculée en additionnant les déprimants facteurs suivants : c’est lundi, pas envie d’aller au travail + les bonnes résolutions du début d’année sont déjà loin et oubliées + il faut perdre les kilos pris pendant les fêtes et c’est dur + il ne fait pas beau (sauf aujourd’hui, vous voyez !) + le porte-monnaie est vide à cause des cadeaux de Noël, des gros repas et des soldes. Quand Blue Monday tombe le lendemain de la journée mondiale du migrant et du réfugié, ça laisse songeur sur l’importance donnée à ces étrangers.

Je passe du coq à l’âne : j’ai entamé le troisième trimestre de ma grossesse et ce qui est nouveau à ce stade, c’est que je sens très précisément les mouvements de notre bébé. Je peux situer ses jambes, sa tête, je sens quand il change de côté. Mon ventre fait des vagues, c’est très rigolo. Parfois, j’essaye de toucher son pied, et quand j’y arrive, j’ai envie de prendre notre petit bébé dans mes bras. Et finalement, c’est ça qui me fait bien, mille fois plus que tous les  » y’a pire « , censés consoler.

Mère iranienne et sa fille

Femme syrienne et son bébé

Mère française et sa fille

Père ukrainien et son fils

Mère turque et son fils

Mère iranienne et sa fille

Mère kirghize et ses enfants

Mère japonaise et son fils

Mère japonaise et sa fille

Mère japonaise et sa fille

Mère française et sa fille

Parents américains et leur bébé

Sceaux, le 14 janvier 2018

Texte : Clémence Egnell
Photos : Andrés Fluxa

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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Un commentaire pour L’inutile Y’a pire

  1. Elisabeth AMIET dit :

    Excellent Clémence.
    Et un grand bravo aussi à cette amie qui ose aider Souleymane.

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