Le bras tatoué : « I love you Mom »

Je les aime ces têtes rasées ou barbues, ces corps ronds ou frêles, ces bras chevelus ou tout blancs, mais tatoués toujours. On en a vus, des bad boys. Ils nous attirent parce que leurs tatouages indéchiffrables sont des messages d’amour à leurs enfants, leur tête rasée est une promesse faite à leur mère, leur gros ventre témoigne d’un penchant pour le chocolat, leurs godasses ont fait la guerre, parce qu’ils ont offert leur dernière paire à des copains qui en avaient besoin et quand ils ont les yeux bleu, ils me rappellent ceux de mon père.

Dew, Joey et Cain

Joey, Dew et Cain dans un restaurant à Liberty, Indiana

Trois mecs sont garés sur le bord d’une route à l’est de l’Indiana, les bras en l’air pour que nous ne manquions pas de nous arrêter à leur côté. Ils ont l’air de ne pas avoir dormi depuis une semaine, l’un est pied-nus, l’autre tient une bière dans la main et une autre dans la poche, le troisième, c’est bien simple : nous ne voyons pas son visage. Ils nous ont dépassés en voiture, ont vu nos poids-lourds et se sont dit que ce serait marrant de… Plus tard, ils nous diront qu’ils ont d’abord été timides, qu’ils n’osaient pas nous arrêter mais qu’ils se le sont proposés comme un défi. Timides, eux ? Je ne peux pas le croire !

Et voilà, ils nous détaillent de haut en bas, nous interrogent, éclatant de rire, hurlant presque, se tapant sur la cuisse… Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, mais je commence à me détendre. Allons au resto ! Avant d’entrer, Dew freine sec : « Ici, les gens jugent sur l’apparence. Je te promets que quand nous allons entrer dans le resto, tout le monde va nous regarder et nous faire sentir qu’il vaudrait mieux que nous partions. » Mais les serveuses ont l’air autrement disposées.

À table, c’est à leur tour de parler.

  • Il y a une dizaine d’années, Dew n’était pas très en forme… Il passe assez vite sur les détails, le fait est qu’il a remonté la pente et fait maintenant de la prévention suicide. Il donne des speechs dans des collèges et lycées, fait du coaching individuel et de la communication pour que ce que les maux des adolescents ne les privent pas de connaître la beauté que la vie réserve à ceux qui l’ont.

  • Joey se passionne pour les espèces animales en voix de disparition. La mort du dernier rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest en 2011) lui a fendu le cœur. Il m’assure qu’il a pleuré. Pour le moment, il est Marine, encore quelques mois et il aura droit de faire de la zoologie dans une université pour ensuite changer le monde – c’est lui qui l’a dit, le plus sérieusement du mode et j’aime le prendre au sérieux.

  • Et Cain, lui, c’est rien de moins qu’un accident de voiture qu’il raconte, les yeux agrippés aux miens. Il avait 16 ans. Son cœur s’est arrêté, les médecins ont annoncé sa mort à ses parents, mais il s’est avéré qu’ils se sont trompés. Dew a plongé dans le coma et il y est resté plusieurs interminables semaines. Quand il en est sorti, les nouvelles ne furent pas gaies : on lui prédisait un avenir paralysé. Mais Cain s’est remis à parler, à entendre, à marcher, à réfléchir, à vivre, et chaque matin, à la seconde où il prend conscience qu’il respire, il sourit, garde les yeux fermés, et sourit.

Les trois potes nous racontent leur soirée de la veille, complètement disjonctée, et en passant ils nous enseignent quelques mots d’argot pour décrire le carnage… Je guette les voisins de table, les serveuses : va-t-on nous demander poliment de sortir ? Je vois au contraire, soulagée, que l’on continue de remplir les tasses de café et que Dew, Cain et Joey continuent de rire et de dévorer leur petit-déjeuner et de vider leurs tasses, encore et encore, en faisant des sourires aux serveuses qu’elles leur rendent avec coquetterie.

Stan

Dans un petit village au milieu des Appalaches, Andrés et moi venons de faire notre lit dans un garage. Le pasteur de la Church of Christ a sorti sa voiture et à la place nous avons étendu nos matelas. Nous venons de dîner.

Allons au bar.

Une affiche sur la porte prévient que le lieu est fumeur, et je crains de rentrer dans un aquarium, mais il n’en est rien : la salle est presque vide ! Nous observons le barman, qui ne tient pas en place. Il s’ennuie à mourir. Il cherche quelque diversion à la TV – pas longtemps, parce que nous avons entrepris de le faire parler ! Il nous parle de son enfance, sur trois continents, de ses anénes dans l’armée. Il nous montre ses blessures et son bras plus court que l’autre. Il nous offre des verres que je ne me sens pas de refuser. Il fait le dur. Il est dur. Juste avant la fermeture, nous quittons le bar, après avoir confirmé à Stan que nous viendrons bien le lendemain. Parce que Stan, sous son air de gros dur, nous a invités à prendre une douche et le petit-déjeuner chez lui.

Nous y sommes. Chez lui. Chez Stan. Pas très à l’aise. Il a trois énormes chiens qui portent des colliers connectés à un boîtier qui commande des chocs électriques. Les chiens viennent nous sentir et nous lécher et pour qu’ils ne nous mordent pas, Stan a le doigt sur la gâchette. Ça me fait peur et j’ai peur d’avoir peur parce que je sais que les chiens sentent tout et si j’ai peur ils vont…

Stan est speed. Il nous sert un petit-déjeuner, nous dit d’être à l’aise, nous propose du thé, du café. Mais nous n’arrivons pas à nous détendre. Il y a quelque chose de bizarre. Nous essayons de le comprendre mieux. La meilleure façon de ne pas avoir peur, c’est de se connaître. Mais ce qu’il nous dit, c’est qu’il n’aime pas les gens, qu’il ne se fait pas de copains dans cette ville où il vient d’arriver, que les gens sont froids et sur la réserve, qu’il n’y a pas de solidarité, c’est du chacun-pour-soi. Il nous dit froidement que quand il est derrière le bar, il porte un masque pour avoir l’air sympathique, mais dans la vrai vie, il n’est pas sympa, c’est un jerk. Quand il dit ça, je suis seule avec lui, Andrés est sous sa douche. Stan va chercher des fruits, des tonnes, nous dit d’en profiter – c’est trop bon – et d’emporter tout ce qu’on n’aura pas mangé. Quand je pars sous la douche, il me demande si nous aimons la quinoa : il va en faire, que nous pourrons emporter dans nos tupper, et il y a trois paquets au choix, il en met un sur le feu et glisse les deux autres dans le sac de petites choses qu’il veut que nous emportions.

Finalement, nous parlons de son boulot : Love First, Inc. Il est président de cette asso qui offre du soutien matériel et affectif aux enfants et jeunes. Il nous dit qu’il faudrait planter des légumes en plus de fleurs, il faudrait que les énergies vertes soient gratuites (dans certains États américains, il est interdit de recueillir l’eau de pluie), que son rêve est de voir les pommiers et les noyers envahissent les cours des écoles. Il nous dit d’aimer la vie, de respecter la vie, dans sa plus petite forme. Il parle de tout ça, Stan le dur. Silence. Andrés lâche enfin : « Je vote pour toi ! » Rire.

L’inconnu sous le porche

Dernier personnage de cette série : pourquoi ne pas lire ce qu’a dit Andrés sur cet homme:

Comme souvent au cours de ce voyage, nous avons rencontré l’homme sous le porche parce que nous recherchions un endroit pour dormir. Nous pourrions avoir campé près de la rivière : c’était permis, gratuit et convenable. Mais le problème était que le train, sur la rive opposée, passait à chaque heure, y compris celles de la nuit. Nous avions déjà souffert au cours des nuits précédentes du long bruit métallique accompagné, comme si cela ne suffisait pas, d’un sifflement en rien pas discret.

« Pas ce soir », avions-nous décidé en raison du sommeil nécessaire, et nous avions quitté la route qui longeait la rivière, elle-même à côté de la voie ferrée, pour entrer dans Liberty. Nous nous y sommes enfoncés jusqu’à être certains que nous n’entendrions pas le bruit du train, et puis nous avons choisi, au hasard, une porte à laquelle frapper.

Quand il est apparu, j’ai pris peur. L’idée était de demander si nous pouvions planter la tente dans le jardin, mais j’ai pensé un moment utiliser la stratégie d’évasion bien utile dans des situations qui n’inspirent pas confiance. Cette stratégie, pour ne pas l’appeler mensonge, consiste à remplacer à la volée l’intention première par une demande tout à fait autre : « Ah bonjour, excusez-moi de vous déranger. Pourrions-nous utiliser le robinet extérieur pour remplir nos bouteilles d’eau ? »

Je sais : une honte. On ne juge pas une personne sur son apparence… Ça ne se fait pas.
Ce type, comme vous pouvez le voir, avait l’air d’un dur. Mais c’était un amour.

Comment ai-je pris la photo ?

Deux clés : la sympathie avec le personnage et la symétrie. Sincèrement, je ne pensais pas qu’il accepterait. De toute évidence, son aspect n’était pas le plus adéquat pour un portrait, mais heureusement, il n’avait pas honte. Par ailleurs, la composition est simple. Ici, j’ai choisi une composition symétrique : notre ami se tient donc au centre, encadré par le porche, les escaliers et les fenêtres de chaque côté. Quant à l’éclairage artificiel au dessus de sa tête, je n’y suis pour rien. La lampe était déjà allumée ; elle apporte sans aucun doute un petit plus.

Détails techniques :

Appareil photo : Canon 700D
Objectif : Sigma 17-50 mm F / 2,8 DC OS HSM
ISO : 200
Vitesse : 1/50
Ouverture : 8,0
Éclairage : Environnement naturel et artificiel.
Edition : Lightroom. Modification des valeurs de base telles que l’exposition et le contraste.

Source : Andresfluxa.com

19 juillet 2017
Chevy Chase, Maryland

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A propos Clémence Egnell

Ce blog décrit, illustre et raconte des moments vécus sur ou à côté de nos vélos, sur les routes d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Bonne visite ! Clémence Egnell et Andrés Fluxa
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Un commentaire pour Le bras tatoué : « I love you Mom »

  1. Tif dit :

    I love you both 🙂
    pffff ne me dites pas que ce journal va devoir s’arreter …
    Signé : la femme sous le porche…ah non il n’y a pas de porche.

    J'aime

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